A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 1 : CULTURE GOTHIQUE

   1. Emergence du milieu gothique

   2. Les véhicules de l'art gothique

   3. La culture du corps

   4. Valeurs et état d'esprit

   5. La nébuleuse gothique

   6. Régulateur idéologique : la contre-culture

   7. CONCLUSION

 

CHAPITRE 2

LES VEHICULES DE L'ART GOTHIQUE

 

 

Milieu artistique, nous l’avons dit, le milieu gothique exprime essentiellement sa pensée par l’esthétique. Le contenu de l’expression – ce qui donne sens à l’expression – nécessite d’être placé dans des moyens de communication de caractère esthétique. Cette dimension particulière traduit les émotions, les pensées, les idées et ce que dicte l’inconscient. Cette traduction repose sur la fabrication de biens culturels. L’esthétique est utilisée comme un conducteur entre un émetteur et un récepteur, entre un producteur de biens culturels et un consommateur de ces mêmes œuvres. Il est possible d’identifier des types de conducteurs que nous appelons « véhicules. » Ces véhicules transportant un contenu d’expressions sont donc employés pour transmettre une manière de pensée, de voir, d’agir qui, soit proviennent d’artistes du milieu gothique soit d’autres milieux, mais qui plaisent à celui-là. Nous avons identifié quatre grands véhicules culturels que nous allons présenter. Il s’agit de la musique, du cinéma, de la littérature et des arts graphiques. L’ordre de cette présentation est décroissant, c’est-à-dire en fonction de ce qui nous semble d’abord être le plus important dans la culture gothique pour ensuite présenter ce qui est plus faiblement représenté.

 

1. Musique

 

La musique joue un rôle important dans toutes les sociétés, dans toutes les cultures. Dans l’ouvrage Les musiciens underground[1] Jean-Marie Seca explique pourquoi la musique est le véhicule culturel le plus accessible à l’homme : « la musique a l’étrange pouvoir de faire émerger l’actuel et le passé, de traverser les murs mentaux et les prévenances implantées dans les habitus[2] des groupes sociaux les plus divers, de ré-accommoder le temps et l’histoire. De tous les arts, elle reste par excellence celui de la masse. »[3] La musique est ce qui présente et représente le mieux la culture gothique. Extrêmement abondante en styles et en productions, la musique est l’élément culturel du milieu gothique le plus apprécié et le plus productif. En dépit de la prédominance de la musique dans la culture gothique, nous ne nous attarderons pas sur une description des styles musicaux, des techniques, des producteurs et des consommateurs. Nous donnerons cependant en annexe des tableaux distinguant les grands courants musicaux avec comme références leurs compositeurs. Développons d’abord ces trois phases historiques de la musique gothique : la vielle école, le creux et finalement dans la même période, la nouvelle école et l’école hybride. Les noms des groupes musicaux sont catégorisés en fonction des dates de sortie de leurs albums et de la période pendant laquelle les groupes ont rencontré leur  premier succès.

 

1.1. « La vieille école » (1978-85)

 

Le milieu gothique est composé de deux générations. La vieille école est issue directement des influences du mouvement punk et  est composée du style musical batcave, coldwave et horror punk. Cette génération apprécie les groupes rock tels que Bauhaus, Alien Sex Fiend,  Siouxsi And The, Banshees, UK Decay, Southern Death Cult, Killing Joke, Fields of the Nephilim. Les plus connus d’aujourd’hui sont ceux qui achèvent cette première période. Il s’agit de Joe Division, Christian Death, The Mission, Sisters of Mercy, Depeche Mode, The Cure. C'est deux derniers, surtout, sont reconnus comme nouveau genre, la new wave, plus conventionnel et commercial mais forte de leur créativité, la new wave dégage des chansons démoralisantes, désespérées sur une musique entraînante.

 

Souvent, les sujets gothiques rencontrés qui associent leur goût musical à cette génération se désignent ou se font désigner comme puristes. Ces groupes exploitent une imagerie obscure, décadente, un romantisme souvent triste et sombre, offrent des paysages sonores ténébreux, sensuels, et, généralement sur scène, une théâtralisé mystique, décalée et parfois glacée.

 

1.2. Le creux (1988 - 94)

 

Le mouvement gothique connaît un creux vers la fin des années 1980 jusqu’à la moitié des années 1990 au profit de la nouvelle musique dite « techno », plus populaire et plus festive. Si un certain vide se remarque dans les rangs du milieu gothique, la migration se tourne vers des musiques proches de l’esprit gothique. C’est la « musique industrielle » ou  « indus » (étiquetée comme telle par des journalistes) et la musique « heavy metal » qui accueillent les « Corbeaux » et autres spécimens de la première vague musicale gothique. L’indus est un style de musique généré dès la fin des années 70 mais répandu peu à peu dans les décennies suivantes par Einstürzende Neubauten, Test Departement, Throbbing Gristle, Ministry, Nine Inch Nails et Fear Factory (ce trois derniers s’hybrident de metal). L’indus est, à la base, une musique d’intellectuels et de musiciens expérimentaux qui dénoncent le retour à l’abrutissement des facultés humaines par l’industrie d’après-guerre et l’utilitarisme des mass medias en employant ceux-ci pour les contrer avec dérision. Par une musique saccadée aux rythmes de sonorités d’usine, de high-tech et de grosses machines assourdissantes, l’indus fait de l’anti-industrialisation médiatique par la voie médiatique. Par l’exploration de l’obsession des formes de contrôle et de l’occulte, les ambiances musicales et scéniques de l’indus deviennent peu à peu terrifiantes, caverneuses ; bref obscures, pour ainsi dire « gothique ». Proches de l’indus les Belges de Front 242 créent le EBM (Electronic Body Music). Se crée également le style hybride à l’appellation clairement gothique d’electro-indus-gothic.

 

Quant au « heavy metal », plus souvent appelé « metal » (à ne pas confondre avec le « hard rock »[4]) il est une musique violente saturée de lourdes sonorités. Les précurseurs sont les groupes Black Sabbat et Judas Priest qui se démarquent dans les années 1980 par des techniques instrumentales savantes, par des jeux de guitares puissants et relativement harmonieux. Pour la période creuse du mouvement gothique, les groupes metal de renom sont: Metallica, Sepultura, AC/DC, Motörhead, Iron Maiden et tant d’autres que l’on ne peut citer ici. Cette période d’entre 1988-94 profite également à un style de musique calme et mystique. Dead Can Dance est le groupe qui sera le fer de lance de ce que l’on nommera plus tard « l’heavenly voices ». Durafour explique ce genre musical dans son mémoire : « Cocteau Twins, Rajna, Speaking Silence en sont les dignes prédécesseurs. Emprunt d’une agréable touche lyrique, cette formation offre à l’oreille une musique qui voyage à travers les époques : accents médiévaux, ethniques, classiques, « romantiques » s’accompagnent souvent d’un chant féminin angélique. Cette mélopée à la fois douce et envoûtante n’est pas exempte d’une noirceur donnant le ton d’ensemble : gothique ».[5] 

 

1.3. « La nouvelle école » (1994- ) et « L’école hybride »

 

L’imbrication de tous les styles post-punk et l’avènement des nouvelles technologies donnent un souffle nouveau à la musique gothique. La nouvelle école commence avec l’ « electro-goth » ou encore « electro-indus-gothic » plus souvent appelé « dark-wave » qui émerge mais prend ses origines dans les années 1980 et donne à la musique des ambiances sonores sombres et horrifiques. Cette musique électronique a comme têtes de proue  Das Ich,  Wumpscut et Suicide Commando que l’on entend généralement au moins une fois dans toutes les soirées gothiques. La  musique synthétique (par ordinateur) est celle qui est diffusée le plus souvent lors de soirées alors que la musique instrumentale (avec instruments de musique) est celle que l’on écoute en concert.

 

La technologie permet un renouveau de la culture goth et de son milieu. Sites internet, forum, blogs, galeries d’arts, sont développés sur la toile créant un vaste réseau reliant les initiés du monde gothique et faisant la promotion (intentionnellement ou non) de leur culture. S’éveillent de nouveaux groupes de musique faisant l’évolution des genres batcave, new wave, indus et du metal. Ce renouveau fait entrer en masse une nouvelle génération dans le milieu gothique. Avec l’évolution des styles de musiques, le monde gothique se sous-divise en une multitude d’affinités musicales, esthétiques et culturelles. Metal symphonique, power metal-opera-goth, electro-indus, metal-indus, metal-goth-médiéval, cyber-goth, visual kei sont des exemples de styles, lesquels ont chacun leur propre code vestimentaire créant une hétérogénéité complexe à l’intérieur du monde gothique sans stigmatisation entre les sujets gothiques. Mais nous verrons plus loin que les codes tant vestimentaires que musicaux se sont depuis quelques années mêlés par soucis de créativité. La confusion des styles amène fortement à penser que nous serions actuellement à l’ère d’une « école hybride ».

 

Il existe également une proximité assez forte entre la musique dite gothique et le black metal (et ses dérivés comme le doom-metal et le death metal). Le black metal est un style de musique extrêmement violent et qui a son importance en Scandinavie d’où il est originaire. Les textes prônent le retour aux religions païennes d’avant la christianisation (avec une idéologie anticatholique, voire clairement satanique), ainsi qu’un nationalisme et un néo-darwinisme proches du nazisme.

 

1.4. Le cas de Marilyn Manson

 

Non reconnue comme musique gothique par de nombreux participants de la culture gothique (principalement les plus âgés), lui-même ne se revendique pas comme tel, et pourtant, le groupe Marilyn Manson[6], du chanteur du même nom, suscite l’attention des plus jeunes et des medias. Critiqué pour sa provocation, pour le satanisme[7] qu’il promeut et par sa musique commercialisée à grande échelle, Marilyn Manson attire cependant la foule depuis son album Antechrist Superstar sortie en 1996. Les interviews nous apprennent que ce personnage charismatique et iconoclaste devient l’un des facteurs les plus déterminants du renouveau dans le mouvement gothique en éveillant chez les jeunes le goût pour la musique metal-indus, l’esthétique dark et les ambiances malsaines. L’avis d’un interviewé âgé de 36 ans témoigne du « facteur Marilyn Manson » dans la découverte du milieu gothique.

 

Maintenant, le gothique est médiatisé à cause de Marilyn Manson, ce n’est pas nécessairement bon pour le milieu. Je suis quand même assez d’accord pour dire heu... « vivons heureux, vivons cachés ». Ca fait 30 ans que le mouvement existe et les gens sont en train de découvrir le mouvement gothique depuis que Marilyn Manson est monté sur scène quoi. Lui n’a jamais revendiqué qu’il était gotique. Personnellement pour moi ce gars-là c’est tout sauf un gothique. [H. 36 ans, technicien son. Mons-Borinage].

 

Nous voyons dans les explications de l’interviewé que le milieu gothique souhaite rester underground en n’étant pas la cible des mass médias, à la différence du leader Marylin Manson. Cette différence explique un rejet massif, de la part des gothiques de Marilyn Manson. Cependant comme celui-ci offre une musique et un charisme qui les séduisent, nombreux gothiques apprécient l’œuvre musicale de Marilyn Manson. De même, les jeunes commençant à découvrir la musique metal-indus et l’ambiance dark de Marilyn Manson (souvent par les clips vidéo sur les chaînes musicales) sont  généralement vite attirés vers l’univers musical et stylistique gothique puisqu’il y a, entre Marilyn Manson et la culture gothique, une proximité de genres. Cette proximité signifie qu’il y a donc une voie d’entrée dans le milieu gothique par la découverte de Marilyn Manson. L’extrait suivant provient d’une jeune interviewée âgée de 18 ans qui raconte l’influence de Marilyn Manson dans son processus d’entrée dans le milieu gothique.

 

Eh bien, tout simplement une fois j’ai été sur internet, j’ai chipoté un peu, et bon, c’est peut-être un peu con mais j’ai vu Marilyn Manson et je me suis dit « chouette celui-là, c’est quoi ? ». J’ai un peu cherché, écouté de la musique et tout. Au début ce n’était pas gothique – gothique, c’était métal quoi, mais après je suis vite tombée dans le gothique. [F. 18 ans, étudiante, Bruxelles].

 

Pour résumer cette première partie consacrée au véhicule musical de la culture gothique, nous pouvons dire qu’il y a trois grandes périodes, ou écoles, dans l’histoire de la musique gothique. La batcave issue directement du punk a donné les bases de l’esthétique musicale en rendant la musique punk plus obscure, plus mystique et plus théâtralisée. Viennent ensuite une multitude de courants musicaux qui se greffent sur la batcave. Une période de creux (1988-94) fait diminuer les activités du milieu gothique. Les participants se tournent alors vers des milieux musicaux qui leur sont proches comme l’indus, le hard rock, le metal. La troisième période débute au milieu des années 1990 avec une hybridation de styles de musique et avec une nouvelle technologie (dite « high-tech ») qui permet de relancer la création artistique. Dans cette foulée apparaît Marilyn Manson qui joue un rôle de facteur important dans l’intérêt que portent des jeunes à la musique gothique. Celle-ci ne s’isole pas. Elle peut trouver par exemple son inspiration dans le cinéma et celui-ci peut placer de la musique gothique dans des films pour intensifier des scénarios. Voyons donc la part d’importance du cinéma dans la culture gothique.

 

2. Cinéma

 

Même s’il n’y a pas de « cinéma gothique », nos interviewés professent une attirance pour les films vampiriques, d’horreur, gore, fantastiques et aux récits paranormaux. Des films où l’anti-héros est valorisé, voir gagnant, font également écho à l’esprit subversif gothique. Dès le début du mouvement gothique, sont appréciés les vieux films d’horreur des années du début du XXe siècle tels que le Cabinet du Dr Caligari (1919), Nosferatu (1922), le Fantôme de l’opéra (1925) ou encore Dracula (1931). On apprécie les films faisant le rapport entre la mort et la folie humaine comme les dérives de la science moderne si bien représentées dans le célèbre Frankenstein, romanécrit par Mary Shelley et mainte fois réadapté au cinéma. L’appel de Cthulhu (1926) de l’écrivain Lovercraft, offrent des images et des scénarios pathétiques parfois atroces qui rappellent les ambiances et les tourments de l’esprit si chers à la culture gothique. Ces productions cinématographiques sont réadaptées depuis la seconde moitié du siècle dernier et suscitent beaucoup d’enthousiasme dans le milieu gothique.

 

Plus récemment, le film Matrix (1999) dont le héros porte une longue cape en cuir noir donne lieu à un nouveau style vestimentaire gothique, le Matrix-goth. Le réalisateur Tim Burton est le plus apprécié de tous pour ses productions et son look rappelant celui de Robert Smith, chanteur de The Cure. En effet, les réalisations cinématographiques de celui-ci sont, pour le milieu gothique, des films très proches de leur goût esthétique. Tim Burton dégage également dans ses films des messages authentiquement gothiques pour leur esthétique mais aussi parce qu’ils présentent le conformisme américain et sa crédulité produisant préjugés et stéréotypes face à l’anormalité. Le film Edward aux mains d’argent (1991) est l’un de ses films les plus explicites. The Crow (1994), autre film « culte » réalisé par Alex Proyas raconte l’histoire d’un rockeur reprenant vie pour faire justice. La veille de leur mariage, le couple est  assassiné dans son appartement. Un an plus tard, le fiancé est ramené à la vie par un corbeau. Ce dernier l'aidera à se venger afin que son âme puisse enfin trouver le repos. Se situant dans un décor nocturne et violent (la ville est contrôlée par des gangs), le film emprunte au style gothique sa sombre esthétique ainsi que son « romantisme ». Il marque un tournant dans la culture gothique et, selon certains, donnerait à la seconde génération les codes que l’on connaît actuellement.

 

 

Comme je l’ai dit, le revival goth, c’esten 1994. C’est assez marrant d’ailleurs, parce que toute la base, tous les codes viennent du film The Crow sorti cette année là. The Crow veut dire corneille, et avant on s’appelait entre nous les Corbeaux, tu vois ce que je veux dire (…) Et dans ce film tous les codes gothiques actuels sont représentés, à peu de chose près, parce que ça, avant, il y avait très peu. Les Goths se maquillaient d’accord mais le look blafard s’était pas gothique du tout, à la limite les yeux mais de là à se mettre du fond de teint, ça c’était plutôt les vampires. [H. 35 ans, artiste. Mons-Borinage].

 

L’interviewé fait la liaison entre le film The Crow et le mouvement gothique dont les participants avait pour première appellation celle des « Corbeaux ». Il fait état de la coïncidence ave le fait que le film soit sorti à la même période que le renouveau du mouvement gothique, ce qui laisserait à penser qu’il aurait joué une influence sur ce retour. Il montre l’influence possible du film puisqu’on retrouverait les codes vestimentaires du milieu actuel dans cette production cinématographique comme le visage blafard et le maquillage noir autour des yeux. Une image du film The Crow II permet de visualiser le look du héros du film et de constater la ressemblance avec le look gothique.

 

3. Littérature

 

Nous l’avons déjà vu, nombreux sont les écrivains qui donnent de l’inspiration au mouvement et ce dès les origines. L’œuvre fiction d’Horace Walpole, le Château d’Otrante, publiée en 1764, est considérée comme la première « romance gothique ». « Son innovation principale résidait dans l’évocation de deux émotions contrastées : terreur et pitié. L’emploi de contrastes radicaux est la marque de fabrique de l’art gothique classique : l’ombre et la lumière, le bien et le mal, le sexe et la mort. Réalisme et psychologie des personnages ne présentent que peu d’intérêt comparés à la recherche d’un effet, et la littérature gothique se distingue en revendiquant cette prééminence de la forme sur le fond. »[8] Maurice Lévy, ancien directeur de la maison française d’Oxford, offre l’un des meilleurs ouvrages parus en français présentant de manière synthétique ce genre littéraire: Le roman « gothique » anglais 1764-1824.[9]

 

Les œuvres des auteurs suivants sont les plus lus dans le milieu gothique et ont consolidé le style : H. Walpole, B. Stocker, Baudelaire, E. Allan Poe, Lautréamont, Chateaubriand, A. Radcliffe, M. Shelley, A. Gide, D.A. Sade, A. Rice, M.G. Lewis, O. Wilde, G. Bataille. Tous disparus, ces écrivains sont à présent regroupés pour avoir engendré ou développé la littérature gothique. Actuellement, dans ce genre, des auteurs vivants sont très appréciés pour leur imaginaire fantastique. Il s’agit de Stephen King, J.R. Reuel Tolkien connu pour la trilogie  Le Seigneur des Anneaux et J.K. Rowling mondialement célèbre pour être l’auteur des aventures d’Harry Potter. Si ces derniers sont connus de tous nos contemporains il n’en demeure pas moins des auteurs qui ont pour lectorat le milieu gothique (ou les milieux proches). Les auteurs actuels Lea Silhol, Sire Cédric, Matthieu Baumier et Claude Manier figurent dans une anthologie française portant le titre French Gothic.[10] Des lecteurs gothiques s’intéressent aussi aux ouvrages consacrés à la philosophie. Dans se domaines les plus lus semblent être les œuvres existentialistes de Kierkegaard et de Sartre, ainsi que de Nietzsche. Le domaine de la psychologie n’est pas exclu et ce sont Freud et Jung qui attirent le plus d’intérêt. La bande dessinée est également un genre littéraire que l’on ne peut écarter compte tenu de l’importance qui lui est consacrée par le milieu gothique. Il existe des B.D. aux images et aux récits très gore, aux couleurs sombres et sanglantes, aux décors moyenâgeux mêlés d’imaginaire où les références religieuses sont nombreuses. Lors de mes visites à domicile pour les interviews j’ai pu constater de manière récurrente une certaine quantité de livres rangés sur les étagères, qui parfois était assez importante. Les livres montraient dans leur ensemble des auteurs et genres qui ont été cités précédemment, en y ajoutant des ouvrages consacrés au mouvement gothique, au vampirisme, à la magie et aux sciences alternatives. Les questions informelles concernant la bibliothèque des sujets et le contenu des livres prouvaient qu’ils avaient lu ces livres. Ils étaient capables de les résumer. Manifestement nous pouvons penser qu’ils consacrent un temps non négligeable à lecture.

 

4. Arts graphiques

 

L’imagerie tient une place importante dans la culture goth. Les technologies de l’image rendent possible la manipulation de toute représentation visuelle. Photographies, compositions, décors et autres supports visuels alimentent l’imaginaire du genre. Les sites internet et blogs du milieu sont des lieux d’expositions et de performances graphiques. Sur mon terrain de recherche, lors de soirées, les organisateurs prenaient soin d’inviter quelques artistes picturaux pour la décoration de la salle, comme nous pouvons le voir sur la photo ci-contre.  Les participants de la soirée peuvent  de cette manière apprécier les œuvres et les artistes exposer leur travail. Ce sont généralement des compositions numériques travaillées par l’outil informatique à l’exemple de ce que l’on peut observer sur la seconde illustration qui est un prospectus pour une exposition d’arts graphiques à la Porte Noire, « cave-café » dans le centre de Bruxelles. Un certain nombre de sujets gothiques rencontrés lors de soirées ou lors d’interviews racontaient avec plaisir qu’ils pratiquent la peinture comme activité artistique. Certains d’entre eux étudient les arts plastiques dans leur cursus scolaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

La production d’arts graphiques est riche dans le milieu gothique. Les plus visibles sont trouvent dans les pochettes d’albums de musiques. Les styles des représentations graphiques peuvent être classés de trois catégories.

 

La première, des images mettant en scène de façon mélancolique une ou plusieurs personnes dans un décor souvent romantique, d’une certaine aura mystique (lieu de culte, ruine, cimetière, nature, etc.).

 

 

 

Pour la seconde catégorie de style de représentation graphiques il s’agit d’images érotiques et aux différentes manières de vivre la sexualité (androgynie, homosexualité, transsexualité, bisexualité et fetishisme). Les illustrations dans le milieu gothiques sont généralement érotiques et rarement pornographiques. Les images pornographiques à caractères gothiques viennent majoritairement des milieux échangistes, BDSM ou encore des "industries du sexe".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La troisième catégorie concerne l’aspect « freak », c’est-à-dire la monstruosité ou l’anormalité du corps humain. Cette dernière représentation met en valeur des stigmates exacerbés ou une déshumanisation de l’identité physique de l’être humain par déformation corporelle. On trouve également dans cette catégorie une dimension importante du sang et des douleurs tant physiques que mentales.

  

 

 Il existe aussi une forte récupération des symboles religieux, idéologiques et culturels, et ce uniquement, dit-on dans le milieu, à des fins esthétiques. Ainsi les symboles sont vidés de leur contenu et sont manipulés, semble-t-il, uniquement pour le plaisir artistique et visuel. La désacralisation des symboles sera l’objet d’un développement que l'on expliquera dans le chapitre 6. 

 

 

Nous concluons le deuxième chapitre en disant que la musique, le cinéma, la littérature et les arts graphiques sont les quatre modes de transport qui, par la production et par la consommation, véhiculent artistiquement la culture gothique. La musique semble être le meilleur moyen pour transmettre, intégrer et ressentir les caractéristiques de la culture gothique chez les participants du milieu. Elle a fait naître le milieu et sa culture avec la batcave pour devenir aujourd’hui un véhicule très hétérogène du point de vue de styles puisqu’il y a eu une forte évolution créant une multitude de styles musicaux qui se rassemblent sous l’appellation « gothique ». Même s’il n’existe pas véritablement de cinéma gothique, les participants retrouvent des caractéristiques de la culture gothique dans certains films et chez certains réalisateurs. Des films comme The Crow produisent involontairement des effets significatifs dans les pratiques culturelles du milieu gothique en ce qui concerne l’habillement par exemple. La littérature donne toute la dimension intellectuelle à la culture gothique. Le milieu naissant dans les années 1980 a été rechercher les écrivains et poètes romantiques et fantastiques du XIXe siècle comme références pour se donner une identité  culturelle. De même, philosophie, psychologie, mythologie, sciences occultes rassemblent la pensée gothique autour de la subjectivité et de la spiritualité. Peinture, photographie et manipulation de l’iconographie (souvent par le numérique) sont ce qui traduit le plus couramment par l’image la culture gothique. Celle-ci s’exprime également par le style vestimentaire. Découvrons toute sa richesse, sa temporalité, sa manière de se faire distinguer de ceux qui ne participent pas à la même affinité pour la culture gothique.

 

> suite : 3. La culture du corps



[1] SECA, Jean-Marie. Les musiciens underground. PUF.Paris. 2001.

[2]Habitus, concept de Bourdieu : « système des schèmes intériorisés qui permettent d’engendrer toutes les pensées, les perceptions et les actions caractéristiques d’une culture, et celles-là seulement » BOURDIEU, Pierre, Esquisse d’une théorie de la pratique, précédée de trois études d’ethnologie kabyle, Ed. de minuit. Paris, 1970, p.152

[3] SECA, Jean-Marie, op. cit., p. 201

[4] Il existe une subtile différence entre hard rock et heavy metal, résidant principalement dans le fait que le heavy metal tend à se débarrasser des racines blues tandis que le hard rock les conserve.

[5] DURAFOUR, Antoine. 2000, op. cit., p.21

[6] Conjugaison symbolique du glamour « Marilyn » Monroe et de la folie criminelle de Charles « Manson », l’assassin de la femme de Romain Polanski.

[7] Le satanisme est généralement considéré à tort comme une religion dédiée au culte de Satan ou l'un de ses avatars. Il s'agit dans ce cas du luciférisme. La seconde définition du satanisme est celle adoptée par Anton Szandor LaVey, qui est l'un des premiers à prôner la totale liberté des hommes de ne pas suivre les dogmes religieux ni de vénérer aucune divinité et d'être leur propre dieu ; en ce sens, le satanisme se rapproche de l'athéïsme. Il n'existe pas de vénération dans le culte du satanisme. Dans l'idéologie sataniste l'homme est son propre dieu et il ne vénère personne, il annonce seulement que Satan représente la force de la nature, sinon la Nature elle-même et reconnaît son pouvoir. Le sataniste considère toute religion comme un asservissement d'homme à homme par icônes interposées, poussant sur le terreau du besoin de croire humain ; l'idée est de se servir des mêmes armes que les religions officielles pour mieux s'en libérer. Ainsi le sataniste invoquera l'anti-Dieu, l'anti-Mahomet, l'anti-Zeus en se servant de rituels magiques jusqu'à ce que sa conscience soit débarrassée de ces divinités, considérées comme des projections subjectives. (Source : www.fr.wikipedia.com). Marilyn Manson aurait été désigné par LaVey comme étant officiellement un Révérend de l’Eglise de Satan en raison de sa contribution à la propagation des idées sataniques. Source : ARIES, Paul. Satanisme et vampyrisme. Le Livre Noir. Golias. 2004, p.43

 [8] BADDELEY, Gavin, op. cit., p.14

[9] LEVY, Maurice, Le roman « gothique » anglais 1764-1824, Albin Michel, Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité. Paris, 1995

[10]French Gothic. Anthologie. Les Belles Lettres. Paris, 2002

 

 

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