A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 1 : CULTURE GOTHIQUE

   1. Emergence du milieu gothique

   2. Les véhicules de l'art gothique 

   3. La culture du corps

   4. Valeurs et état d'esprit

   5. La nébuleuse gothique

   6. Régulateur idéologique : la contre-culture

   7. CONCLUSION

 

CHAPITRE 3

LA CULTURE DU CORPS

 

 

La culture du corps est dans le milieu gothique l’élément qui semble être après la musique d’une très grande importance. Le look – apparence en anglais – est le mot le plus employé par les participants au milieu gothique pour parler de l’esthétique vestimentaire. Le port de certains vêtements est une manière de se distinguer visuellement et de marquer son appartenance à un groupe. Le milieu gothique ne se reconnaît pas uniquement par le look « romantique ». Si le look romantique est le plus coutumier dans la culture gothique il existe cependant un bon nombre d'autres styles que mêmes les néopytes ignorent parfois. Une typologie dressera la présentation d’une liste non exhaustive de styles de looks percevables dans le milieu. Ensuite nous verrons la question de la temporalité du port des « vêtements gothiques ». Également nous nous intéresserons à la question du « lookage » comme condition d’accès aux soirées gothiques, mais aussi de la commercialisation de l’esthétique vestimentaire gothique et des perceptions que peuvent avoir les individus extérieurs au milieu gothique concernant le look de celui-ci.

 

 

1.  Distinction, symbole identitaire et apparence


 

La volonté de se démarquer d’une société jugée trop conformiste se traduit par des codes vestimentaires inverses à ceux habituellement utilisés, comme par exemple le fait que les bijoux sont argentés et non dorés. Les bijoux en argent sont de couleur froide et rappellent les armes, alors que la couleur or symbolise la richesse matérielle, la chaleur et la lumière. L’importance de confectionner ses habits soi-même exprime le rejet des modes commercialisées et montre la dimension artistique du milieu. Le look gothique – caractérisé par le noir – permet une distinction par rapport aux personnes extérieures et, par cette distinction sociale, génère un sentiment d’appartenance. Le look gothique crée une certaine frontière visuelle entre le milieu et ce qui lui est étranger. Cette frontière favorise les rencontres et les interactions entre ceux qui « se lookent » gothique et leur donne un effet de rapprochement social, communautaire. À l’inverse, nous verrons en seconde partie du présent travail que cette frontière limite à certains égards les contacts avec l’extérieur.

 

 

2. Styles de looks

 

 

Les sujets gothiques aiment à jouer avec les différentes tenues en les hybridant, mais aussi en se  relookant d’une soirée à une autre. La recherche esthétique stimule la créativité du milieu afin de dépasser les styles déjà existants « sans tomber dans le ridicule » comme ils aiment se le dire. Le noir est la « couleur » dominante pour tous les styles réunis. Ce noir dominant est observable sur la photo ci-contre prise sur le terrain de recherche. Nous verrons plus loin que si des vêtements sont conçus à l’origine pour la gent féminine, les hommes du milieu gothique apprécient également de s’en revêtir. Le caractère androgyne de certaines tenues passe pour ainsi dire de manière inaperçue dans le milieu et l'absence de critique négative à cet égard se souligne par un discours de tolérance sur la manière d'aborder les questions relatives à la sexualité.

 

 

 

Voici une liste non exhaustive de différents types de look que l’on peut rencontrer sur le terrain. L’ordre de présentation de ces styles s’établit en fonction de deux critères : par ordre chronologique d’apparition et par le style le plus visible. Même si les deux derniers types de look n’ont pas été remarqués lors d’observations in vivo, ils m’ont cependant été communiqués lors d’interviews. Il est à noter que ce sont des idéaux-types, c’est-à-dire que des caractéristiques communes sont rassemblées sous une appellation théorique.

 

- Les punk-goth sont généralement les plus âgés de la scène gothique. Cheveux hérissés ou en crêtes, épingles de sûreté, jupes raccourcies, résille, piercing, chaînes, pointes métalliques, colliers et bracelets en cuir clouté, bottines de style Dock Martens ou militaires constituent souvent l’habit. Il n’est pas rare de voir un t-shirt d’un groupe punk des années 1977-79 comme The Exploited ou TheSex Pistols. De même il est fréquent de voir des éléments vestimentaires associés au libertinage, ceci par goût de la provocation et par revendication de la liberté sexuelle.

- Batcave - new wave ou « curiste » est le look médiatisé  de Robert Smith. Celui-ci, chanteur de The Cure, lança chez les fans de batcave et de new wave une mode vestimentaire représentée par la coupe en pétard avec les cheveux crêpés, le teint blafard et livide, du maquillage noir autour des yeux et des vêtements sombres rappellent l’image de la chauve-souris. La personne qui s’habille habituellement en batcave – new wage est appelée ou se désigne elle-même comme « curiste » en référence au groupe The Cure. 

- Le style Romantico-goth (ou gothique romantique), vampire et dandy est le plus porté par les jeunes et la gent féminine de tout âge, ce qui fait de lui le plus répandu des looks. Robe noire à coupe cintrée sous la poitrine ou à crinoline, corset, bustiers, chemises à manches bouffantes ou jabot en dentelle blanche ou noire, longs cheveux pour les femmes ce qui leur permet de confectionner des coiffures élaborées, bijoux baroques, parapluie, longues bottes ou hautes chaussures de marque « New Rock » armées de plaques métalliques. Certains accessoires vestimentaires reviennent d’une époque révolue comme ombrelles, chapeaux, éventails, capes, cannes, etc. Le vampire se démarque par le port d’une longue cape noire, montrera un visage maquillé pour avoir une teinte blafarde, mettra un col de chemise rouge et parfois même une prothèse dentaire avec longues canines.

- Le goth-med présente simplement le sujet gothique en tenue faisant référence à l’époque médiévale. Le cuir et le lin sont les matières premières des vêtements. Les robes sont longues et larges, les bijoux en pierre ou en bois. Le goth-med peut être en sandales, rarement sur lui une armure ou autre élément guerrier dans les soirées.

- Cyber-goth est le style qui comporte du latex ou du vinyle. L’esthétique est futuriste, parfois avec une vision post-apocalyptique, et souvent influencée par la musique electro-industrielle. Les cheveux sont de couleurs fluorescentes ou argentés, courts ou dreadlocks[1].L’electro-goth et indus sont proches du cyber-goth avec des cheveux courts et rasés sur le côté, surmontant un treillis militaire. Le masque à gaz, les gants de chauffeur de locomotive et les lunettes de soudeur ou de machiniste symbolisent la modernité et rappellent les ambiances industrielles.

- Le fetish-goth se montre avec un corps érotisé par des objets, par une tenue animale (réelle ou mythique comme chez le vampire). Un jeu esthétique se fait sur les codes vestimentaires habituellement associés au libertinage sexuel. Des éléments issus du milieu fetish sont aussi utilisés. Les accessoires de prédilection : chaînes, menottes, camisole de force, cravache, laisse, talons aiguilles, bottes, entraves, corset, lacets, etc. et comme les matières connotées : le vinyle, le latex, le lycra ou le cuir  sont largement utilisés. Piercing et tatouage sont des modifications corporelles  courantes.

- Le visual kei est aussi appelé « groupement visuel », ou « Visual Rock »  provient du rock japonais (Jrock) des années 1980. L'esthétique des groupes est aussi importante que la musique, d'où le nom du genre. Chaque sujet de type visual kei présente une identité visuelle particulière unique. Le noir n’est plus la référence alors qu’il l’est pour les autres styles de look gothique. Les couleurs, principalement vives comme le rose fluo, le bleu électrique ou parfois le blanc, font leur apparition. Les coiffures tant féminines que masculines complètent le tout avec des mèches très colorées, des extensions capillaires. S’observe aussi le retour des couettes et des macarons chez les plus jeunes. Nombreux ont été les interviewés qui ont fait part de leur appréciation du Visual kei et du désir de s’habiller à l’occasion de la sorties, d’autres tous les jours. Les interviewés ont rencontré une difficulté d’expliciter ce qui caractérise ce style.

- La lolita-goth nous vient aussi du Japon. À mi-chemin entre les tendances visual kei, fétichistes (plus particulièrement le look poupée et les uniformes d'écolière) et historiques pour le côté baroque. Le résultat n'est pas sans rappeler esthétiquement les poupées de porcelaine. Dans ce genre, le film Kamikaze girls  (2002) est emblématique.

- Le Matrix-goth est une tenue d’homme. Pantalon de vinyle ou de cuir, long manteau noir en cuir descendant jusqu’aux chevilles parfois légèrement fendu sur les côtés, paire de lunettes opaques; en référence à la trilogie cinématographique Matrix (1999).

- Le gothic-skin est le type numériquement marginal selon les témoins qui le connaissent. Curieuse alchimie éveillant l’intérêt de suivre l’évolution de ce style. Antinomiques par principe aux gothiques et pourtant... Les skinheads ont des idéaux bien différents de gothiques, les premiers tiennent un discours de conformité, d’intolérance vis-à-vis des différences ; les seconds acceptent la pluralité sociétale et revendirent l’anticonformisme. Mais si impressionnant que ça puisse paraître, ces deux groupes sociaux se rencontrent probablement sur les points d’intersection suivants : obsession de la prestance, du soin corporel et musique metal. Les gothic-skin écoutent volontiers  aussi le « oï![2] » et le « ska[3] » qui ne sont pas des styles musicaux propres à leurs milieux. La tenue parfois très militaire peut varier comme les bretelles de vêtements qui sont laissées pendues à la taille. Une hiérarchie de couleurs de lacets permet aux membres du gothic-skin de valoriser la volonté de « casser la gueule des étrangers » et d’entraîner les autres membres à faire de même. 

- Le satano-goth engendre la polémique dans le milieu gothique car celui-ci recherche à se dissocier de la mouvance satanique. C’est en fait l’esthétique  qui les rapproche puisque les deux protagonistes jouent avec la symbolique diabolique et les sombres atmosphères. Si le mouvement gothique n’est pas satanique, les participants des différentes mouvances sataniques (tel que le Black Metal[4]) et organisations[5] plongent volontiers dans la culture gothique. Une hybridation s’observe donc entre les codes dans les productions culturelles et par le goût commun pour le fétichisme, le macabre et le sadomasochisme. Ce mélange rend, pour les nouveaux et les profanes, les frontières de moins en moins visibles. Mais comme le stipule Paul Aries, la différence se marque tout de même dans le fait que « les gothiques affichent volontiers un style androgyne alors que les satanistes exhibent plutôt une hyper-virilité machiste. Les satanistes sauvages se complaisent dans une certaine saleté (…) alors que les gothiques (…) accordent un grand soin à leur paraître, voire sont assez maniérés ».[6]

Cette typologie serait incomplète si l’on ne présenterait pas le goth-absent. Il s’agit tout simplement de ceux qui se refusent de se montrer dans le milieu gothique préférant vivre leur mode de vie gothique sans participer à la vie de la communauté. Leur écart par rapport à celle-ci s’explique par le souhait d’éviter contraintes sociales de l’appartenance à un milieu. Bien-sûr ils vivent et assurent leur adhésion au mouvement gothique en s’habillant et en adoptant un mode de vie conforme à leur choix d’appartenance stylistique et culturelle.

 

Voici quelques photos prises sur le terrain de recherche, c’est-à-dire lors de soirée organisées par l’association BliZark à Bruxelles. Ces photos sont téléchargées depuis leur site internet avec l'accord des responsables.

 

Couple de romantico-goths : l’homme est vêtu d’une chemise à jabot et un pantalon en cuir noir, la femme porte une robe de bal, des gants en dentelles noires, un collier à perles et tient la canne noire au bout d’acier de son compagnon.

 

 

Femme romantico-goth : robe noire à crinoline et à dentelles, corset, visage blême, grosse croix métallique en pendentif sur le buste et croix celtique sur le haut de la poitrine.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

A gauche un punk-goth : t-shirt noir du groupe punk mondialement connu The Exploited, pantalon de combat, trois ceintures cloutées, une paire de bretelles noires à têtes de morts rouges, cheveux rasés sur les côtés latéraux et crête de cheveux au centre du crâne. A droite : deux cyber-goths : celui de gauche porte des dreadlocks roses fluorescents et un bandeau de même couleur au poignet. Il indique un caractère androgyne et fetish par cette couleur et par une tenue légère et transparente laissant montrer le port d’un string. Le second plus sombre avec dreadlocks en vert et bleu.

 

 

 

A gauche, jeune femme habillée fetish. Elle porte des fausses oreilles rappelant l’animalité et un débardeur avec un large décolleté couleur peau de félin. On remarquera sa jupe en cuir noir, ses bas collants noirs parsemés de dessins de têtes de mort et d’une paire de New Rock qui sont des  bottines en cuir montantes composées de plaquettes métalliques.


 

 

A droite, jeune femme partant des symboles à caractères sataniques. Maquillage artistique de couleur noire allant de l’œil à la poitrine pour y former un pentagramme. Lèvres également noires. On perçoit une boucle d’oreille ronde intégrant un pentagramme métallique et un collier à lanière de cuir noir portant une croix renversée.


 
 
 

 

 

 

 

 

A gauche, Visual kei - Barbie : mode esthétique d’origine japonaise. Ici une jeune fille aux longs cheveux roses avec mèches mauves et un grand papillon rose. Maquillage outrancier. Avant-bras rayés de noir et blanc. Jupe grise, portes jarretelles blanches et colliers noirs.

 

 

 


 

 Hybridation de styles : electro-indus-punk goth : mèches de cheveux fluorescents  pour l’electro. Celle de droite porte un collier à pic rappelant l’influence punk et une paire de lunettes de machiniste faisant référence à l’indus. Présence de piercings et maquillage.


 

 

3. Temporalité des vêtements


 

C’est lors d’événements précis et ponctuels comme les concerts, les soirées ou les festivals que s’exprime avec toute son exubérance la « mode gothique ». Avant une soirée a lieu le rituel de la préparation, du maquillage auquel bon nombre de sujets gothiques se consacrent, parfois allant jusqu’à durant plusieurs heures. Pour les concerts et festivals, les tenues sont moins sophistiquées. Au quotidien, la plupart d’entre eux adoptent une esthétique sobre, mais toujours noire. La tenue est souvent agrémentée de quelques accessoires (bracelets en cuir cloué, bijoux, bans en résille, etc.).

 

Le look tire, chez les sujets gothiques, son importance dans l’emphase esthétique. Le look signale une appartenance, un goût, une appréciation. Également, pour certains interrogés, la tenue vestimentaire se rapporte au type d’acteur que l’on veut jouer. L’habit est un moyen de jouer un personnage. Ce jeu s’articule souvent avec le plaisir moins d’être un autre que soi  - second life - mais plutôt, nous disent les interviewés, de montrer des facettes de sa personnalité que l’on n’a pas forcément l’habitude d’exhiber. Le « être soi » répond toujours à la volonté de se présenter tel que l’on est vraiment, et non d’être un autre. Mais bien sûr, cette distinction est à nuancer et peut être l’objet de critiques.

 

Le look est généralement considéré par nos intéressés comme le symbole de l’humeur, de l’état d’esprit dans lequel le sujet se trouve à ce moment ou a envie de se montrer. Il y a donc une certaine mobilité entre les styles. Il n’est pas rare de voir qu’un gothique change de look régulièrement. Un grand débat est ouvert dans le milieu concernant le fait de selooker tous les jours en gothique ou seulement de manière occasionnelle. De même, la question de savoir ce qui est véritablement gothique et ce qui ne l’est pas renvoie à la définition de l’authenticité qu’aucun n’estime avoir la prétention de pouvoir définir réellement. Même si le matériau est recueilli, nous ne nous attarderons pas à cette question. Une brève explication sur la question de l’authenticité sera donnée au chapitre 4 point 2 qui s’intitule « Authenticité et élitisme. »

 

 

4. « Dress code »

 

Le « dress code » est le code vestimentaire qui, généralement, marque la différence ostensible entre les « nous » et le « eux », plus précisément entre les participants du milieu gothique et les non adhérents. Ce code est parfois explicitement exigé par les organisateurs d’événements gothiques, par exemple sur les invitations de certaines associations (pas le cas de BliZark) pour sélectionner les membres et les non membres au portail de la soirée. La tenue vestimentaire donne donc un droit d’entrée dans le milieu. Notons que, dans certains lieux, le dress code est l’objet de concours stimulant les participants à venir parés au paroxysme de l’excentricité gothique. Ceci aurait pour intention de créer une ambiance stylisée et de rendre la soirée plus appréciable.

 

Le 6 mai 2006, pendant une immersion dans une soirée gothique, à l’étage au-dessus était organisée une soirée dont les participants étaient vêtus de très « kitch » et très colorées. Cette soirée se terminant plus tôt que la soirée gothique, certains sujets ayant participé à la soirée kitch semblaient très intrigués par le paysage gothique et demandaient à entrer dans la salle de la soirée gothique. D’emblée, leurs tentatives furent vaines et un rejet de la part du milieu gothique pouvait se sentir. De même pouvait s’apercevoir la frustration des personnes curieuses de découvrir le milieu gothique mais qui ne disposaient pas non seulement du dress code adéquat, mais surtout, selon les sujets gothiques de l’« esprit gothique ». Cette interaction montre la signification du sens que le milieu gothique donne au droit d’entrer. Elle indique le sentiment d’appartenance à un groupe bien distinct dans lequel l’adhésion n’est pas offerte à n’importe qui et qu’il existe un code de sélection pour accéder au « milieu ».

 

 

5. Commercialisation des looks gothiques

 

Les différents styles de look créées et portés par les gothiques sont repris par les grands créateurs de mode. Paris, Tokyo et les autres scènes mondiales de la mode s’inspirent parfois de l’esthétique gothique pour des mannequins au visage blême défilant vêtus de sombre comme l’a déjà fait Jean-Paul Gaultier. La mode punk et new wave revient d’ailleurs en Europe depuis ces deux dernières années par petites touches stylistiques qu’un connaisseur peut remarquer dans la rue. Sans doute que le retour de l’esthétique punk et dérivés vient du fait qu’en cette année 2007 le mouvement punk “fête” ses 30 ans d’existence. L’esthétique gothique est également la proie du désir d’être commercialisé à grande échelle, ce qui inquiète le milieu gothique. Voici un extrait d’un interviewé exerçant la profession de styliste – costumier nous racontant ce phénomène de généralisation de look punk-gothique depuis les années 1980 à nos jours.

 

C’est clair que, quand le mouvement punk est sorti [a pris de l’expansion], il a été assez vite récupéré par la mode et les marques de couture. Donc fatalement tout le monde se retrouvait avec un peu de style punk sur lui, un maquillage un peu plus outrancier, des couleurs dans les cheveux, une crête.  Il n’y a qu’à voir maintenant, le nombre de gens qui portent sur eux des touches stylistiques punk ou goth, c’est assez phénoménal et les gens ne s’en rendent même pas compte d’ailleurs. [H. 35 ans, artiste. Mons-Borinage].

 

Depuis plusieurs années, nous observons sur internet une pullulation de sites commerciaux qui proposent des tenues vestimentaires et accessoires de « mode gothique ». Ces articles sont achetables par correspondance ou directement au magasin. Citons à titre d’exemple quelques marques de vêtements gothiques : Omen, Vampire, Black Roses et Sinister. La paire de bottines montantes de marque New Rock est la plus vendue dont le prix tourne en moyenne autour des 200 euros. Il s’agit de bottines en cuir noir souvent garnies de plaquettes métalliques. Deux exemples de bottes New Rock sontici observables. Le « do yourself » - une pratique punk peu onéreuse de s’habiter - est devenue désuète … pourtant de rigueur à l’époque de la première génération gothique. Nous développerons en seconde partie de ce travail l’investissement corporel et économique chez les participants du milieu pour se fabriquer une identité gothique.

 

 

 

 

6. Perceptions extérieures sur le look gothique


 

Le port de vêtements noirs, couleur de deuil en Occident, et des symboles détournés tels que la croix, le crâne, laissent supposer une certaine fascination pour la mort, le macabre, voire des penchants suicidaires. L’esthétique gothique favorise l’assimilation de la mouvance gothique au satanisme, à la sorcellerie ou à l’occultisme. Nous pouvons observer que par son aspect visuel provocateur le milieu gothique est souvent interprété de différentes manières. Lors de discussions avec des individus ne participant pas au milieu gothique, j’ai pu constater que l’esthétique gothique renvoie chez ces personnes à une représentation symbolisant la mort, le suicide et voire faisant partie d’une secte. Plus forte encore est la perception extérieure lorsqu’il s’agit d’individus de culture non-européenne pour qui les symboles ne peuvent être détournés de leur contexte, ce qu’aime faire le milieu gothique. Par exemple, deux portiers d’une soirée iranienne organisée dans une salle voisine à la soirée gothique où je faisais de l’observation participante s’étaient inquiétés de savoir si les fêtards de noir vêtus étaient les adeptes d’une idéologie extrémiste et s’ils avaient raison de s’inquiéter du bon déroulement de leur assemblée à proximité d’une soirée gothique.

 

Nous avons vu qu’il existe beaucoup de styles de look gothique, que les participants du milieu aiment porter certains habits et en changer selon leur humeur, leur état d’esprit ou encore pour jouer des acteurs incarnant certaines facettes de leur identité. Il y a donc une mobilité entre les styles. Le look gothique est avant tout un code vestimentaire permettant de se différencier du monde extérieur et, par là, de se sentir membre d’une communauté particulière. Cette différenciation vestimentaire étant quelque peu excentrique (par rapport aux habits portés par tout un chacun) engendre des craintes chez certains de nos contemporains qui ignorent ce qu’est le mouvement gothique.

 

Tous les sujets gothiques interrogés, sans exception, ont émis d’une manière directe ou indirecte leur crainte ou leur dégoût d’être étiquetés, d’être classés. Tous ont marqué au moins une fois leur refus d’être regroupés avec d’autres dans une catégorie sociale. Ce refus s’explique souvent par le désir individuel d’être reconnu en tant que sujet unique. Il est possible de comprendre ce refus par la peur de voir s’effacer une part de soi dans le processus de catégorisation aboutissant à un idéaltype. Essayons à présent de comprendre ce qui caractérise la culture gothique à travers ses valeurs et l’état d’esprit de ses participants.

 

> suite :4. Valeurs et état d'esprit

 

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[1] Les dreadlocks est une coiffure aux mèches de cheveux emmêlés qui se forment seules si les cheveux sont laissés à pousser naturellement et sans l'utilisation d’accessoire de brossage. Les dreadlocks ont plusieurs origines (Ethiopie, Egypte, Scandinavie, Asie) et symbolisent(-aient) une appartenance religieuse, spirituelle, politique ou éthique. Coiffure reprise par les Noirs de la Jamaïque sous l’influence du mouvement rastafari et de la musique reggae, ensuite universalisée par celle-ci. Coiffure  également reprise ensuite par les Blancs comme moyen de libre-expression créatrice, un symbole d'individualisme et une forme de rébellion contre les limitations traditionnelles ou encore comme symbole à l’adhésion au mouvement anti- ou altermondialisation et à des activistes environnementaux. (Source : www.fr.wikipedia.com)

[2] Oï ! : (onomatopée issue de l'argot anglais, contraction de hey you! (hé toi!)) est une sous-catégorie de punk rock. La Oi! se veut aussi un style musical fédérant punk, skinheads et tous ceux appartenant à la classe ouvrière. À l'origine, la Oi! était appelée "street punk" ou "reality-punk." En raison de l'engagement de quelques skinheads dans des organismes tels que le National Front britannique, certains répertoires d'histoire du rock classifièrent la Oi! comme raciste. Cependant, aucun des groupes de street punk d'origine ne promouvait le racisme. (Source : www.fr.wikipedia.com)

[3] Ska : style musical rythmé à deux temps, originaire de la Jamaïque, puis diffusé internationalement. Les rythmes du ska sont basés non par la batterie mais par les cuivres plus ou moins rapide. Dans les années 1970, les skinheads, jeunes des banlieues ouvrières de Londres, raffolent particulièrement de ce nouveau rythme et en feront l’une de leur musique de milieu. (Source : www.fr.wikipedia.com)

[4] Le Black metal, musique metal extrême, est un véhicule culturel privilégié du satanisme mais n’est pas forcément satanique comme l’explique Nicolas WALZER. MOMBELET Alexis et WALZER, op. cit., pp. 72-73

[5] Sont répertoriées comme organisations sataniques par Paul ARIES: l’Église de Satan fondé par Anton LaVey (auteur de la Bible satanique), Temple de Set, Ordre Gnostique de Satan, Ordre du Loup Blanc, Synagogue de Satan, Église de la Guerre, Église Mondiale de Libération satanique, Église des Vampyres, Temple des Vampyres, Ordre Noir, Ordo Templis Satanis, Ordre de l’œil Mauvais, etc. Les organisations occultistes ne sont pas forcément sanatiques comme l’Ordre du Temple d’Orient dirigé par Aleister Crowley.

[6] ARIES, Paul, op. cit., p.25

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Bertrand de Witte

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