A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 2 : IDENTITE GOTHIQUE

     1. Devenir Sujet

     2. De la séduction à la quête
     3. Intégration
     4. Ruptures et investissements : les axes de la mutation
     5. Résistances : le prix à payer
     6. Stimulants et épanouissement : mes bénéfices
     7. CONCLUSION

 

CONCLUSION GENERALE

LA CONSTRUCTION D’UNE IDENTITE GOTHIQUE

 

Cette seconde partie a analysé le processus de construction d’une identité gothique. Elle répond à notre question de départ en tenant compte de tout ce qui a été développé dans la première partie du mémoire. Rappelons que celle-ci avait pour objectif de présenter le milieu dans lequel, et par lequel, s’élabore la construction de l’identité gothique. Notre recherche a distingué les grandes étapes de ce processus identitaire pour les développer séparément en les définissant comme des idéaux-types.

 

Nous avons commencé à analyser le processus en partant de la complexité de notre société contemporaine où existent une multitude d’espaces sociaux. Cette complexité rend difficilement identifiables les informations identitaires émises par ces espaces circulant autour de nous (les signaux) car nous ne connaissons que faiblement, ou pas du tout, leur provenance. La complexité est plus astreignante pour les adolescents en quête d’espaces de socialisation, c’est-à-dire de lieux où l’on peut prendre place dans la société en se forgeant une identité selon un apprentissage social. Alors que les adolescents doivent choisir un espace de socialisation, beaucoup d’entre eux, se sentent perdus devant une masse d’espaces sociaux dont ils ont accès sans avoir la connaissance de leur spécificité.

 

Certains sujets orientent leur intérêt vers les signaux du milieu gothique. Ceux-ci, nous l’avons vu dans la première partie du mémoire, ont la propriété d’exprimer un imaginaire sombre, d’évasion et de sublimer par l’esthétique, des choses socialement « inacceptables », non conventionnelles, ce qui fait de la culture gothique une « culture déviante ». Ces sujets se procurent des biens culturels du milieu gothique, sans forcément savoir que celui-ci existe. En découvrant ces biens et par la recherche d’autres biens aux même caractéristiques, ils affinent leur goût permettant d’identifier plus rapidement ce qui les attire et donc de cibler leur recherche. C’est par une quête, parfois longue, que des sujets découvrent le milieu gothique à force de repérer les caractéristiques de la culture gothique et de s’identifier à celles-ci. Les sujets intéressés passent ainsi par une phase d’exploration dans laquelle ils se nourrissent de tout ce qui constitue la culture gothique.

 

Les sujets désireux de partager la même affinité pour la culture gothique ont le souci de trouver un initiateur leur permettant de s’intégrer dans le milieu producteur de cette culture. L’exploration s’effectue bien souvent d’abord sur internet en visualisant les sites et blogs consacrés au mouvement gothique. Nous avons indiqué les lieux, à la fois physiques et virtuels, de rencontres, d’échanges où les sujets en quête peuvent trouver un initiateur et entrer dans des groupes de pairs ayant la même affinité pour la culture gothique.

 

L’initiation signifie bien sûr un apprentissage à suivre et implique un changement souhaitable. Le sujet désireux d’intégrer le milieu gothique comprend peu à peu ses normes et ses codes. La première expérience dans le milieu est souvent la première soirée ou le premier concert d’un style de musique présenté dans la partie consacrée à l’étude de la culture gothique. Après cette expérience, si celle-ci est positive, le néophyte va vouloir se construire une identité gothique. Nous avons établi une grille théorique montrant les axes de la mutation par lesquels le sujet peut se transformer. La transformation identitaire passe donc par des ruptures et des investissements où ont lieu la mutation corporelle ; socioculturelle ; émotionnelle, psychologique et comportementale ; mais aussi économique.

 

Lors de la période d’initiation pendant laquelle il y a la construction d’une identité gothique, le sujet rencontre des résistances qui l’empêchent de réaliser sa conversion. Cette mutation est freinée par l’entourage social – souvent la famille, l’école ou la profession – mais aussi par des facteurs indépendants comme l’âge et l’éloignement géographique. Le sujet peut s’interroger sur sa construction identitaire, la remettre en question et la freiner lui-même. Cependant, malgré les résistances à faire face, le sujet trouve des stimulants à la construction de son identité gothique. Ceux-ci sont les bénéfices qu’il estime recevoir en poursuivant sa création identitaire.

 

Nous avons montré que ces bénéfices sont des réponses à des besoins que les sujets gothiques ne trouvent pas autre part. Comprendre que le milieu gothique offre ces réponses stimule donc des sujets à s’y intéresser et à l’intégrer. Ces réponses sont conscientisées, étape par étape, et ce dès leur intérêt pour la culture gothique, c’est-à-dire bien souvent avant d’intégrer le milieu. En premier lieu donc, les sujets vont d’abord s’identifier à l’image qu’ils se créent du milieu. Cette construction mentale leur semble correspondre à leur aspiration, à ce qu’ils souhaitent devenir. Quand les sujets découvrent le milieu gothique, ils se posent la question, généralement, d’une manière ou d’une autre, de savoir si le milieu leur corresponde vraiment avant de faire le choix de l’intégrer. Après s’être construit une identité gothique, les sujets – devenus sujets gothiques – refont l’exercice mental pour savoir ce qu’ils tirent comme profits. Nous avons vu durant tout le processus que les éléments estimés comme bénéfices à tirer poussant les sujets à poursuivre leur intégration et leur participation sont les suivants. Il s’agit d’abord d’intégrer un milieu spécifique afin de se construire une identité alternative, c’est-à-dire qui n’appartiendrait pas aux logiques « dominantes » de la société dominée. Il y a un souci de se marginaliser d’une société de masse laquelle serait « conformiste » et possédée par les lois du marché et de l’apparence. La volonté des sujets gothique est donc de se démarquer, de « s’originaliser » en affirmant sa différence, son goût pour la culture déviante et ce qui est socialement mal perçu au niveau du corps, comme le stigmate. Rappelons que le stigmate est né d’une croyance sociale marquant un individu pour un aspect perçu comme non admis, par conséquent la personne porteuse d’un stigmate est rejetée par ce groupe social.

 

La culture du milieu gothique proposant de « devenir soi » invite les participants à se chercher et à agir selon l’authenticité de leur subjectivité. Néanmoins, nous avons vu que l’invitation est orientée vers la part sombre du soi, ce qui conduit les sujets à entrer dans un « état d’esprit » que nous avons commenté en première partie du mémoire. Cet état d’esprit, rappelons-le, est en quelque sorte une manière de penser élitiste structurée par une vision noire du monde, par l’obsession d’être authentiquement ce que l’on est et d’être capable de résister à un « nivellement par le bas », c’est-à-dire de rejeter ce qui pourrait amoindrir les facultés intellectuelles comme le feraient certaines pratiques et/ou normes à la fois sociétales et économiques (ex. le divertissement et la culture de masse).

Nous avons également montré l’importance que nos interviewés donnent à rejoindre un groupe social où la tolérance sexuelle est admise et valorisée. La liberté sexuelle s’exprime d’abord de manière esthétique (androgame, sadomasochiste, transsexuelle, etc.) et peut se vivre plus librement dans des milieux proches du milieu gothique : fetish en particulier mais aussi sadomasochiste, gay, etc.

Intégrer le milieu gothique s’explique aussi par le besoin de trouver un espace social où le deuil est possible. Beaucoup de sujets, dans leur environnement, n’ont pas suffisamment pu libérer leurs émotions, pendant et après, une période douloureuse de leur vie. Trouvant dans la culture gothique un monde où l’imaginaire est sombre, ils se sont intéressés à celle-ci pour s’émouvoir et décharger leur affliction.

Également, des sujets ont estimé avoir eu besoin de trouver un espace d’évasion pouvant faire régulièrement rupture avec leur vie professionnelle. Cet espace ne devait pas être, selon eux, un espace où le « rêve est à vendre » comme le proposeraient de nouvelles stratégies du capitalisme contemporain. Le milieu gothique répond à cette demande puisqu’il engendre un monde imaginaire par sa créativité artistique et son ambiance. Celle-ci est offerte à l’occasion de soirées, concerts et aux festivités. Mais aussi, elle se trouve de manière plus régulière, voire quotidienne pour certains, grâce en disposant des véhicules artistiques (productions et consommation) et grâce à l’habillement. Et que cet imaginaire produit n’aurait pas de visée mercantile puisque le milieu producteur est underground, c’est-à-dire relativement en marge de la grande distribution.

 

Nous avons fait l’hypothèse que l’intégration dans le milieu gothique permet de socialiser des sujets et de les faire participer à un projet de type idéologique. En ayant intériorisé les valeurs et l’état d’esprit de la culture étudiée, les sujets gothiques estiment que la société européenne est dirigée par deux grands « moteurs » qui ont besoin de « formater » des sujets pour répondre à leur objectif. Il s’agit du système capitaliste et de la morale judéo-chrétienne. Nous estimons que l’idéologie gothique, cachée dans des pratiques artistiques, socialisent des sujets en vue de faire face à ces deux systèmes qui, selon eux, normalisent nos contemporains en les réduisant dans une culture dite « dominante ». Le mouvement gothique cherche à subvertir celle-ci par sa culture déviante et underground. Contre la morale judéo-chrétienne, l’idéologie s’opère en modifiant les valeurs religieuses par la sublimation du socialement inacceptable dans un discours artistique. Elle s’effectue aussi contre le système économique capitaliste en proposant un système de production et de vente hors de la grande distribution ou relativement. Néanmoins, nous l’avons vu, une tendance à la commercialisation se généralise pour certains aspects culturels du milieu gothique. Citons, à titre d’exemple, l’industrialisation d’accessoires et la récupération des styles vestimentaire par de grandes chaines commerciales de mode. Cette tendance, accompagnée de l’intégration massive de  nouveaux participants, disent certains, pourrait faire disparaître le milieu gothique par une mutation de celui-ci. Celle-ci s’expliquerait selon le principe que ce milieu doit rester underground afin qu’il puisse être actif de manière efficace.

 

L’étude que nous avons faite a l’intérêt d’avoir expliqué les enjeux sociétaux dans lesquels le milieu gothique s’inscrit et d’avoir compris comment et pourquoi des sujets font le choix de s’intégrer dans ce milieu. Elle apporte au niveau sociologique un modèle de compréhension du choix de l’intégration dans telle ou telle structure ou organisation.

 

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Bertrand de Witte

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