A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 2 : IDENTITE GOTHIQUE

     1. Devenir Sujet

     2. De la séduction à la quête
     3. Intégration
     4. Ruptures et investissements : les axes de la mutation
     5. Résistances : le prix à payer
     6. Stimulants et épanouissement : les bénéfices
     7. CONCLUSION

 

CHAPITRE 1

DEVENIR SUJET

 

 

Ce premier chapitre présente l’importance pour tout sujet de chercher un espace de socialisation afin de devenir un sujet épanoui, c’est-à-dire qui se sent inséré dans un milieu social où il estime avoir une place qui lui convient. Cette recherche n’est pas évidente dans notre société contemporaine puisque complexe et très diversifiée. Devenir sujet est un processus de construction de soi qui oriente l’individu vers ce qui lui semble bon pour son épanouissement. En fonction donc des besoins ressentis, le sujet en quête va chercher un espace social qui lui correspond. Cette correspondance sera développée plus tard mais nous allons voir les conditions préalables qui peuvent déterminer d’un sujet à choisir de devenir un sujet gothique.

 

 

1. Socialisation

 

L’héritage psychosociologique nous permet de comprendre le processus de socialisation des sujets. Cette compréhension élémentaire pour la sociologie a été théorisée dans l’œuvre sociologique de C. H Cooley[1].  Nous prenons celle-ci comme référence et nous la synthétisons pour introduire ce chapitre.

 

Tout individu reçoit, dès son plus jeune âge, par l’éducation familiale (ou de substitution) et scolaire une « socialisation primaire » dans laquelle il apprend à vivre avec d’autres sujets et à gagner son autonomie, bref à se gérer. Ce premier processus d’intégration dans la société est relayé progressivement par d’autres socialisations définies dans leur ensemble comme « socialisation secondaire ». Ce processus n’est plus sous la responsabilité éducative des parents et de l’école (ou de substitution) mais se dilate dans l’ensemble de la société en de multitude groupes sociaux, organisés ou non, qui offrent aux individus des espaces pour devenir sujets, c’est-à-dire dans lesquels ils prennent place et intériorisent des connaissances. Ce second processus débute au moment de l’adolescence quand le jeune commence à prendre connaissance de ce qu’il souhaite pour lui-même et à chercher par conséquent des lieux où il pourra développer l’identité qu’il souhaite se construire. Cette recherche à la particularité d’être une période où le sujet prend ses distances par rapport à la première socialisation reçue, pour s’affirmer et ainsi prendre sa place dans la société. C’est donc une phase de fragilité, de rupture, pendant laquelle l’adolescent recherche des nouveaux espaces d’initiation et d’agents initiateurs. La recherche semble plus complexe dans une société comme la notre que dans une société dite traditionnelle où la socialisation est mécanique puisqu’elle reproduit d’une génération à l’autre les mêmes logiques sociales.

 

 

2. Socialisation dans une société complexe

 

Aux antipodes des sociétés "traditionnelles", les sociétés contemporaines, que Bernard Lahire nomme "ultra-différenciées", évolueraient de plus en plus vers une grande différenciation de tous les points de vue : les sphères d'activités, les institutions, les produits culturels et les modèles de socialisation sont de plus en plus diversifiés, sinon concurrents. Les conditions de socialisation sont de ce fait beaucoup moins stables, et les principes qui les sous-tendent hétérogènes voire contradictoires. Dans un monde social de plus en plus variés, il est très difficile, voire impossible qu’il puisse exister une socialisation homogène parmi la multiplicité et l’hétérogénéité des univers sociaux et des expériences socialisatrices. « On pourrait résumer notre propos en disant que tout corps (individuel) plongé dans une pluralité de mondes sociaux est soumis à des principes de socialisation hétérogènes et parfois même contradictoires qu’il incorpore. »[2] Selon Lahire donc, les jeunes sujets dans notre société européenne actuelle ont des difficultés à choisir leur espace de socialisation puisque la société en propose un grand nombre, parfois contradictoires. Mais il importe pour l’intégration dans la société de se détacher du nid familial et de se rattacher à un espace social dans lequel le jeune sujet pourra de nouveau s’épanouir.

 

 

3. Rattachement

 

Par sa grande hétérogénéité sociale notre société est complexe dans le sens où les modèles de socialisation sont multiples, pour ne pas dire inombrables. C’est dans cette profusion normative socialisante que les jeunes doivent aujourd’hui trouver un espace d’épanouissement. Il semble que cette profusion donne actuellement chez les jeunes des difficultés à distinguer les différents modèles de socialisation. Dans cette abondance de repères, que l’on considère souvent d'anomique, la musique offre chez nos jeunes contemporains des groupes d’appartenance plus ou moins distincts, accessibles et séduisants. Le terme de « rattachement » a souvent été employé par nos interviewés pour désigner le fait d’être passé d’un état d’absence de repères à un sentiment de vivre dans un groupe partageant les mêmes repères acquis (ou à acquérir) et donc la même socialisation. Il en va de même pour ceux qui s’étaient attachés à un modèle de socialisation et qui l’ont abandonné pour se rattacher à un autre. C’est donc généralement à l’aube de l’adolescence que naît le besoin de se définir et de trouver un espace de socialisation extérieure par rapport à celui reçu lors de l’enfance. Cette tache, parfois stressante, stimule chez le jeune sujet la recherche d’indicateurs montrant l’existence d’un espace de socialisation. Tout l’enjeu est de trouver celui correspondant aux aspirations, conscientisées ou non, du sujet en recherche de son développement. Nous allons présenter les raisons qui peuvent expliquer pourquoi un sujet en recherche d’un milieu social s’est intéressé au milieu gothique.

 

 

4. Pré-conditions d’entrée dans le milieu gothique

 

Nous avons observé de manière récurrente dans la biographie des interviewés que ceux-ci ont dû faire face à des événements antérieurs à leur entrée dans le milieu gothique. Ces événements ont été produits indépendamment de leur volonté. Ces éléments biographiques ont, plus tard, amené les sujets à faire le choix d’orienter leur vie d’une manière différente à ce qu’ils vivaient préalablement. Ce "bagage de vécu" sera déployé ultérieurement, et consciemment ou inconsciemment, par le sujet au moment où il fera le choix de "se rattacher" au milieu gothique. Nous qualifions ces éléments de « pré-conditions d’entrée ». Sont regroupés les différents événements dans les catégories suivantes : affliction, stigmatisation, déception devant le monde adulte, période d’isolement et enfin : milieu fermé à forte homogénéité et conformiste.

 

 

1. Affliction. Douleur profondeur causée par la disparition réelle (physique) ou symbolique. Le décès d’un membre de la famille causé par maladie, accident ou suicide est un sinistre moment vécu par beaucoup d’interviewés. La disparition symbolique signifie la perte d’un(e) proche sans pour autant que cette personne soit décédée. (Ex. une rupture sentimentale).

2. Stigmatisation. Retenons ici la théorie d’Erving Goffman[3] qui explique qu’un stigmate est un symbole né d’interactions marquant péjorativement un individu pour sa différence par rapport à d’autres individus. La stigmatisation est souvent un processus de rejet conçu à partir de la crainte de la différence et du besoin, conscient ou non, de créer une certaine homogénéité sociale. Dans notre étude, la stigmatisation vécue chez les interviewés renvoie généralement à leur enfance et principalement à l’environnement scolaire ou à un contexte de voisinage. Nous constatons chez nos sujets que les stigmates leur ont été attribués pour des raisons de différences par rapport à leurs camarades dans des caractéristiques liées : (1) au corps (corpulence, taille, traits physiologiques, etc.), (2) aux situations familiales (ex. famille monoparentale pour cause de décès) et (3a) aux attitudes dues à l’habitus (ex. milieu social et familial) et (3b) dues à la structure mentale et psychologique (quotient intellectuel et quotient émotif).

3. Déception du monde adulte. Nous avons remarqué, sans même posé la question, que les interviewés se montré déçus. Mais déçu de quoi ? Nous avons cherché à comprendre leur déception et à cibler les événements biographiques marquant leur déception. Le passage de l’école primaire à l’école secondaire est le moment le plus récurrent quand des interviewés explicitent leur déception. Ils témoignent d’un choc vécu entre deux mondes, celui de l’enfance joyeuse et la déception du monde des adultes. « Tu te détaches pour dire d’être accepté dans un monde qui n’est pas le tien quelque part » est une phrase prononcée au cours d’une interview. Elle illustre le passage entre deux mondes dont le nouveau est perçu comme inconnu et repoussant. Entre ces deux mondes, mes interlocuteurs racontent, avec une certaine tristesse, que depuis leur arrivée à l’école secondaire il y a comme une confrontation constante en raison de laquelle ils ressentent du malaise ; de celui-ci ils ne se sentent pas responsables. Autrement dit le monde des adultes est un monde angoissant parce qu’il exige beaucoup des sujets et que nos interviewés repoussent leur responsabilité à participer à ce monde exigent. De même, par expérience vécue, ils comprennent que la vie n’est pas aussi belle que ce qu’on leur avait prétendu. Puisque l’entrée dans cet univers est inévitable, chez certains de nos interviewés un sentiment négatif s'éveille devant le devoir de prendre place dans un monde qui ne leur plaît plus, de vivre une vie malheureuse; bref : le désenchantement.

4. Période d’isolement. Stigmatisation et rejet social, alitement (ex. hospitalisation), déprime ou dépression, chômage, travail individuel, nouveau cadre de vie avec perte des contacts précédemment établis (ex. après un déménagement), etc. sont des facteurs récurrents à l’isolement social. Cette période, parfois vécue après une forte agitation, éveille la prise de recul, la distinction, la réflexion aboutissant à de nouveaux choix, la modification des habitudes tant pratiques que sociales. Les plus jeunes ressentent souvent le sentiment d’être seul malgré l’appartenance à un groupe de pairs et à autres groupes sociaux.

5. Milieu fermé, à forte homogénéité et conformiste. Ceux qui ont vécu une enfance dans un cadre fermé où les normes sont strictes et où le conformisme est de rigueur, ont reçu une socialisation primaire très codifiée. Cette règle à suivre fut perçue par nos intéressés comme une entrave à l’expression individuelle et les a conduit, par mimétisme, à se démarquer avec force des normes dominantes. Les enfants de militaire(s) belges vivant dans des camps en Allemagne caractérisent le mieux cette catégorie. Sont aussi pris en compte les familles, milieux, sociétés où l’organisation sociale est fortement centrée sur les dogmes religieux (ex. famille calviniste, société théocratique).

 

 

Nous concluons ce premier chapitre en rappelant que tous les sujets cherchent, surtout pendant leur adolescence, un espace de socialisation. Celui-ci est généralement un espace social qui permet au sujet de fonder sa créativité identitaire après avoir reçu les fondements les fondements lors de l’éducation au moment de l’enfance. Dans notre société post-moderne, le jeune sujet a des difficultés de choisir les espaces de socialisation compte tenu de la multiplicité anomique des propositions. Nous avons identifié les points servant de pré-conditions qui peuvent déterminer un sujet à intégrer le milieu gothique. Nous avons présenté ces pré-conditions par ordre de récurrence de ce que nous avons dégagées dans la biographie des dix-sept interviewés. Ces points sont: l’affliction, la stigmatisation, la déception devant le monde adulte, la période d’isolement et enfin le fait d’avoir vécu dans un milieu fermé, à forte homogénéité et souvent conformiste. Cependant ces éléments biographiques n’expliquent pas à eux seuls l’intégration d’un sujet dans le milieu gothique. La construction d’une identité gothique commence par la réception de signaux venant de la culture gothique.



[1] COOLEY, Charles Horton, Human Nature and the Social Order. 1912. New York. Social organization : a study of the larger mind. Charles Scribner’s Sons. 1909. New York.

[2] LAHIRE, Bernard, op.cit., p.35

[3] GOFFMAN, Erving. Stigma. Prentice-Hall. Engelwood. 1963

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Bertrand de Witte

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