A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 2 : IDENTITE GOTHIQUE

     1. Devenir Sujet

     2. De la séduction à la quête
     3. Intégration
     4. Ruptures et investissements : les axes de la mutation
     5. Résistances : le prix à payer
     6. Stimulants et épanouissement : les bénéfices
     7. CONCLUSION

 

CHAPITRE 2

DE LA SEDUCTION A LA QUÊTE

 

 

À ce stade, les sujets ignorent l'existence du milieu gothique et de sa culture. Ils peuvent déjà avoir eu l'occasion d'observer des éléments de la culture gothique mais ce n'est pas pour autant qu'ils l'ont identifiée. Nous allons donc voir comment le sujet oriente son attention vers le milieu gothique jusqu’à vouloir le découvrir, c’est-à-dire jusqu’au seuil de son intégration. Nous avons identifié les étapes de ce parcours. En réalité, elles s’imbriquent souvent dans le parcours biographique les unes dans les autres par une subtile progression. Nous allons développer les étapes suivantes : la distinction des milieux, la séduction des signaux, la prise de connaissance de l’existence du milieu gothique, les espaces de contacts, et enfin des points de cohérence entre aspiration des sujets et image du milieu gothique représentée mentalement par un sujet avant son intégration.

 

 

1. Distinguer les milieux

 

Nous l’avons vu, à l’adolescence, la recherche d’un nouvel espace de socialisation est importante pour la construction identitaire. Pour ce faire, le jeune a besoin de distinguer les différents espaces. Il va alors chercher à les repérer. Etant donné l’abondance des espaces de socialisation, le sujet ne peut tout voir. Il reçoit des informations, des images, des symboles que nous avons appelés, dans la première partie de ce travail des « signaux ». Ceux-ci, le sujet les reçoit en grand nombre et venant de partout. Un « partout » anomique s’est créé puisque dans notre société postmoderne il y a profusion d’espaces d’expression. D’ailleurs, à l’inverse d’une société rurale, traditionnelle, il est impossible, dans notre société d’aujourd’hui, de prendre connaissance de tous les espaces de socialisation et donc de repérer, de comprendre l’origine des informations émis par ces espaces de socialisation. L’extrait suivant est donné par quelqu’un qui semble avoir une bonne connaissance du milieu gothique. Il raconte comment sont perçus les jeunes arrivants qui, avant d’entrer dans le milieu, ont besoin de chercher des signaux, une image d’un milieu qui leur correspond.

 

Oui parce qu’ils arrivent de vingt mille lieux et voient l’image pure ; la première chose qui les rattache au milieu goth c’est l’image parce qu’ils sont en pleine révolte d’images. Ils se recherchent et donc ils cherchent une image pour se rattacher à un repère. Ça c’est le premier pas. La deuxième phase sera la musique et puis, ils vont évoluer, enfin, j’espère,… Ils vont évoluer, ils vont venir aux soirées et voir tout ce qui existe. Je pense qu’ils ne sont pas encore conscients, pour ces jeunes de 16-20 ans, des différents sous-milieux du milieu gothique et ne voient que celui qui est le plus véhiculé, le romantico-goth qui attire par son image mystérieuse, existentielle. Remarque que dans les autres sous-milieux les gens sont plus âgés. [H. 35 ans, technicien son. Mons-Borinage].

 

L’extrait montre également qu’après d’avoir pu distinguer le milieu gothique en rattachant les signaux au milieu, les nouveaux arrivants passent à l’étape suivante qui est celle d’assister aux soirées pour découvrir le milieu gothique et ses sous-milieux. Cet extrait introductif dresse déjà les premières étapes du parcours initiatique. Développons d’abord les phénomènes qui conduisent des individus à intégrer le milieu gothique en commençant par faire le développement de la séduction des signaux.

 

2. Des signaux séduisants

 

Dans la recherche d’un espace de socialisation le sujet va éprouver des attirances vers certains signaux qui « lui parlent. » Être séduit et s’identifier à ces signaux sans même connaître les individus qui partagent et produisent ces signaux est un processus que l’on peut appeler « d’identification par procuration » ou « d’affiliation à distance » pour emprunter les termes de Kaufmann.[1] L’explication de la séduction est difficile d’accès pour l’analyse sociologique, car les raisons sont enfouies dans la psyché de l’individu. Mais nous pouvons observer que le sujet va sélectionner, dans tout ce qu’il perçoit, les signaux qui le fascinent et l’attirent pour ensuite s’y intéresser davantage. Les signaux perçus qui séduisent le sujet vont devenir des repères retrouvé lui permettant de trouvé d’autres signaux de même caractéristique et, par ce procédé, avancer dans sa recherche. C’est donc dans un rapport de séduction entre le sujet et les signaux (qui deviennent des repères car ils lui sont de plus en plus accessibles) que le sujet va vouloir chercher à s’approcher de l’espace de socialisation que les repères indiquent. Comme l’explique l’un des narrateurs, avant même de faire la découverte du milieu gothique (l’entrée dans le milieu n’est pas systématique), le sujet va passer par un processus de recherche sans vraiment savoir quand ce processus a débuté. Ce processus commence en fait dès que le sujet a repéré des signaux de même caractéristique et en faire les liaisons. La recherche s’effectue donc par la découverte et la mise en liaison des repères.

 

Tu ne t’en rends pas compte en fait, tu écoutes des groupes et encore une fois il ne faut pas poser des étiquettes sur tout. Quand j’écoute de la musique je ne dis pas : « j’écoute de la musique goth. » Tu écoutes de la musique que tu aimes bien d’abord. Et de fil en aiguille quand tu fais le parallélisme de toute la musique que tu écoutes et tu te dis : « tiens, c’est vrai que je suis dans un milieu ». Mais je crois que ce sont les gens qui te rattachent à un milieu, enfin, moi, dans mon expérience je ne me suis pas rattaché à un milieu, on va dire que ce sont les gens qui m’ont mis dans un milieu, ils m’ont mis une étiquette. (…) Oui, c’est là que tu te rends compte que la musique que tu écoutes fait partie d’un certain style, d’une certaine esthétique, d’un art, parce qu’il n’y a pas que la musique. (…) Et puis, tu te rends compte que les gens qui écoutent la même musique que toi ont les mêmes livres que toi [H. 35 ans, technicien son. Mons-Borinage].

 

Nous comprenons par son explication qu’il y a, en même temps que la recherche de ce que le sujet apprécie, un processus d’étiquetage. Le fait de voir étiqueter par autrui ce qu’il apprécie permet au sujet de définir par un mot le style qu’il découvre, même si cette appellation ne lui convient pas. L’étiquette peut devenir un mot clé dans la recherche et envoyer le sujet vers de nouvelles pistes le menant à prendre connaissance du milieu qui l’intéresse.

 

 

3. Prise de connaissance de l’existence du milieu gothique

 

Il y a donc progressivement une prise de conscience que des signaux ne sont pas isolés mais, au contraire, qu’ils font écho à d’autres ayant une même caractéristique. Le sujet va se rendre compte qu’il existe tout un univers de repères reliés entre eux constituant un espace d’expression d’une même homogénéité. Cet espace symboliquement représenté est dans notre cas un milieu. La prise de conscience de cette existence va stimuler la recherche en vue de construire mentalement la meilleure représentation de cette homogénéité et de comprendre de quoi celle-ci est faite. La démarche se fait naturellement et souvent de manière inconsciente. Celle-ci est pour beaucoup le début du désir d’avoir la capacité conscientisée de pouvoir repérer ce qui constitue cette homogénéité : le milieu.

Majoritairement, c’est par la musique, par le look et par les productions cinématographiques que les interviewés ont pris connaissance des repères de l’expression gothique. Ces repères sont esthétiques et donc de nature sensorielle. Le lien entre ces véhicules et les repères s’effectue généralement par le fait que l’on retrouve la musique gothique dans les films où l’esthétique cinématographique correspond à celle qu’apprécie le milieu gothique.

 

 

4. Espaces de contact

 

Où se font voir ces signaux ? Les participants du milieu gothique répondront que c’est tout ce qui contient l’esthétique gothique. L’image d’un cimetière brumeux, le ricanement d’une sorcière, le charme d’un vampire, l’univers mental d’un serial killer, etc. sont des archétypes. Même si cela n’est pas qualifié de « gothique » par tout un chacun, l’esthétique appréciée du milieu gothique est, dans notre société actuelle, observable partout. En effet, les têtes de mort, squelettes, représentations de pratiques sexuelles, de la folie, de la mélancolie, etc. sont légion sur le textile, dans la musique, dans le cinéma, dans l’imagerie et autres véhicules sensoriels (principalement visuels et auditifs). Dans l’abondance des signaux de toute nature que l’on reçoit il est possible d’identifier des espaces de diffusion-réception les plus influents. Nous citerons uniquement les « lieux » où les interviewés se sont nourris progressivement de signaux à caractère gothique permettant de découvrir la culture propre à ce milieu et de la même manière l’existence de celui-ci.

 

C’est bien sûr dans les véhicules de la culture gothique que les signaux sont les plus repérables, et ce avec une prédominance pour la musique, le cinéma, les arts graphiques et la littérature ainsi que dans l’habillement, comme nous l’avons écrit dans la première partie de ce travail. Par la facilité d’accès et par la force des signaux audio-visuels ce sont surtout la musique, les clips des chaînes musicales et les productions cinématographiques qui véhiculent le mieux les repères sensoriels et idéologiques. Les concerts et festivals de musique underground sont des lieux de rencontre et de contact avec l’esthétique gothique. Il en va de même avec les jeux de rôles qui par l’imaginaire sont proches de la culture gothique. Internet est devenu un lieu privilégié où se rencontrent signaux et cyber-surfeurs en quête de signaux. L’école est également, chez les jeunes, un lieu de prédilection pour la rencontre. Le groupe de pairs au sein d’une école est un espace de socialisation où l’on se partage les signaux. C’est d’ailleurs par ceux-ci que se constituent les groupes de pairs. En effet, de manière naturelle, les individus, quels qu’ils soient, se rassemblent souvent en fonction d’affinités perceptibles. L’espace public est le lieu le plus anodin et, pourtant, nombreux sont ceux qui ont raconté avoir été séduits en rue (ou dans un autre lieu public) par l’esthétique vestimentaire des participants du milieu gothique comme l’expliquent ces deux jeunes collégiens.

 

 

J’admirais les gens que je voyais en noir. J’avais toujours l’impression qu’ils étaient grands, parfaits. A chaque fois que je les voyais, quelqu’un en noir je le voyais comme un être parfait, au dessus de tout le monde et puis qu’on remarque facilement, mais je les admirais parce qu’en même temps souvent, quand j’étais petit. C’est souvent des gens grands. Enfin on les remarquait et ils avaient l’air vraiment, disons pour moi, ils avaient un aspect irréel. Et donc je les admirais. Je n’avais jamais pris, considéré les gothiques comme des monstres ou des satanistes comme souvent on les insulte dans la rue et puis, au départ, j’avais une bonne opinion quoi. Et puis j’ai découvert petit à petit, j’allais sur des sites, sur des blogs, je lisais des articles, je faisais des recherches, j’enregistrais des images. Bref, sur mon ordinateur, j’avais fait tous des fichiers, des dossiers avec toutes les images gothiques qui me plaisait et que j’avais téléchargées. Je n’ai pas tout accepté non plus. [H. 15 ans, étudiant. Bruxelles].

 

Déjà quand j’étais toute petite, j’étais fort, fin, quand je voyais des gothiques je les regardais et tout, c’était vraiment, pas par peur mais vraiment par admiration en fait. Déjà je n’avais pas peur de ces gens là, donc heu voilà ! Sinon ça s’est passé progressivement, grâce à la musique, c’est en quelque sorte par la musique que j’ai découvert. J’ai d’abord commencé à écouter du rock, un groupe qui s’appelle Muse donc ça a commencé en 1e secondaire.

[F. 17 ans. Étudiante. Bruxelles].

  

Nous voyons par ces deux extraits que les lieux de contacts sont l’espace public et cybernétique (sites internet) et les véhicules culturels qui diffusent les signaux du milieu gothique : musique, images, etc. qui deviennent des repères pour les connaisseurs. Ces deux interviewés témoignent d’une admiration pour l’identité gothique. Malgré la peur que l’on peut avoir, comme l’expriment nos deux interviewés, certains sujets sont séduits par le « sublime » pour faire écho aux théories philosophiques de Kant et de Burke, lesquels définissent le sublime, rappelons-le brièvement : ce beau qui séduit et attire par son aspect effrayant.

 

L’extrait suivant est raconté par un nouvel arrivant âgé de 30 ans qui, pour le placer dans son contexte,  a vécu, comme pré-condition, une violente disparition symbolique d’une proche, suivie d’une période d’isolation due au chômage, pendant laquelle il va vivre une dépression aiguë. Ce passage de son récit commence en 1997, il a alors âgé 21 ans, quand les groupes Systers Of Mercy et Type O Negative s’étaient reformés et avaient joué au Festival de Dour[2]. Cet exemple répète les autres cas rencontrés puisque un festival de musique alternative est un lieu où les individus peuvent découvrir les signaux du milieu gothique. On y retrouve également l’admiration et la séduction éprouvées pour le sublime (en l’occurrence le trash) que nous avons déjà expliquées précédemment.

 

Et à ce festival de Dour, le dimanche tous les gothiques ont débarqué. Pour moi ils étaient des milliers. J’avais l’impression qu’une grosse soucoupe volante était arrivée. Ca m’a impressionné de voir tous ces personnages là parce qu’ils étaient tous différents. Il y en a qui étaient habillés comme des marquis, très sombres mais très class et très impressionnants ; autant il y en avait des très trash[3]. C’était très beau, je suis resté impressionné de les regarder passer et me je suis dit « mais d’où ils viennent ? Qui sont-ils ? C’est quoi leur culture ? » J’avais envie de découvrir, de connaître. J’ai senti, j’ai vibré rien qu’à les voir et à partir de ce moment là j’ai commencé à m’y intéresser, enfin, légèrement parce que ce n’était pas mon milieu, je ne savais pas où il y en avait, je ne savais rien d’eux et je n’en voyais jamais nulle part. Donc c’est au fur et à mesure, au fil des années que j’ai découvert le gothique par la musique, par leur look. Je ne suis rendu compte que ça existait encore. J’ai trouvé des photos de filles gothiques sur internet et tout ça. Les photographes étaient attirés par les églises, les croix, enfin, je vais dire tout ce qui est sombre, entre parenthèses ce que moi je trouve bien et artistique. Et de fil en aiguille, ma curiosité a … je vais dire que j’ai commencé à me poser des questions « ah mais tiens ! est-ce que je ne suis pas quelqu’un comme ça parce que j’adore tout ce qui est noir, ce qui est période moyenâgeuse, tout ce qui est vampire ? Enfin, j’aimais bien toutes ces choses qui se relient au mouvement gothique. Et je me suis dit : « bien voilà, si ça tombe, je suis tout seul à penser comme ça, je ne sais pas, où sont-ils ? Mais c’est surtout en me mettant sur parano que j’ai découvert qu’il y avait tout un milieu organisé. Et depuis je me suis plongé dedans à fond. [H. 30 ans, éducateur à la prévention. Mons-Borinage].

 

La description faite par l’interviewé coïncide avec de nombreux témoignages enregistrés. Nous comprenons bien par cet exemple narratif la suite des démarches. C’est-à-dire qu’une fois qu’un sujet a rencontré les signaux et qu’il a été séduit par eux commence ensuite une quête pour retrouver ce qui a séduit le sujet. La fin de ce long extrait nous permet, pour bien comprendre, d’avoir à l’esprit ce qui va être développé, c’est-à-dire les questions que se pose un sujet entrant dans la phase de la quête.

 

 

5. Quête

 

Cette étape se distingue des précédentes par le fait qu’elle n’est plus une démarche inconsciente guidant le sujet vers la recherche du milieu gothique. Au contraire, le sujet a pris conscience qu’il existe tout un univers de signaux produits par la culture d’un milieu. Dans cette étape, le sujet va investiguer, va vouloir en savoir plus. De manière beaucoup plus rapide que la prise de conscience, le sujet découvre en effet l’existence d’un milieu nommé « gothique » qui produit et véhicule une culture dont les signaux l’ont guidé jusque là. La quête n’est plus un ramassage accidentel de signaux mais une initiative propre à l’individu de recueillir un maximum d’informations sur l’intérêt qu’il se donne : la culture gothique et son milieu. Le sujet devient davantage sélectif quant aux signaux qu’il perçoit dans le « partout » anomique qu’il était avant. À présent, le sujet séduit par les signaux à caractère gothique sait qu’il est orienté et qu’il s’oriente vers ces signaux. Son champ d’intérêt commence donc à se restreindre pour maximiser son attention vers les signaux recherchés. Il peut utiliser des outils d’exploration qui aujourd’hui se résument pour beaucoup à internet. Mais c’est partout et à tout moment que le sujet en quête marque son attention devant un signal qui répond aux caractéristiques gothiques. Il évolue ; et à force de percevoir les signaux et d’emmagasiner des informations sur ce qui l’intéresse,  la grille de lecture est sans cesse de plus en plus fine. La découverte d’une richesse culturelle donne à ce moment beaucoup d’enthousiasme à l’éclaireur. L’acquisition de biens culturels au goût gothique lui donne l’impression d’entrer dans une nouvelle phase de sa vie. En effet, il dresse (ou dissimule), à des degrés différents autour de lui, des biens de culture gothique, ce qui lui donne l’impression d’entrer dans un nouveau monde, de construire son appartenance au milieu gothique sans même encore avoir réellement mis le pied dans le milieu qu’il découvre. Un joyeux sentiment de renouveau  voilà obtenu. Mais le sujet se voit isolé d’un monde qu’il apprécie et qui lui reste étranger. Voici un passage narratif qui explique la quête en tenant compte de tout ce qui a été développé précédemment :

 

J’ai senti il y a heu... 2 ans, quand je travaillais encore dans le milieu de la nuit, donc dans les boites de nuit où j’avais tous les jours de la musique commerciale, de la techno, R&B et tout ça, mais j’ai découvert des groupes dans des festivals styles Dour, Werchter[4], tous des groupes à tendance gothique, batcave que j’aimais énormément par leur musique, par les look, par leur manière d’être, par leurs jeux de concert et je me suis dit que chacun d’eux est un peu le personnage que je suis. J’ai fait un lien très vite avec eux et moi. J’ai fait des recherches sur internet sur ces groupes ou des images, et à chaque fois je revenais sur le mot gothique, goth, gothic, gothik. Et donc, je me suis dit que, quelque part, j’étais un gothique refoulé. Et j’ai commencé à savoir en cherchant par moi-même. J’ai essayé de savoir en voulant rencontrer des gens qui étaient comme moi, à essayer de me situer, pour savoir à quel milieu je correspondais, où je me trouve. [H. 30 ans, éducateur à la prévention. Mons-Borinage].

 

On y revoit le goût pour ce qui fait la culture gothique : musique batcave, look, manière d’être ; mais aussi une identification à distance du sujet interviewé vis-à-vis des participants à la culture gothique (« je me suis dis que chacun d’eux est un peu le personnage que je suis. »). La quête du sujet commence à partir du moment où celui-ci a conscientisé le lien entre ce qui unissait la culture gothique et ses participants avec sa personnalité, y compris ses goûts. On voit également dans sa quête qu’il découvre l’étiquette du contenu recherché, en l’occurrence « gothique ». Et qu’à partir de ce mot-clé l’investigation le conduit à s’identifier par un nom et à rencontrer d’autres sujets identifiés par la même appellation. On comprend que les sujets éprouvent le besoin de se situer, de connaître le lieu ou l’espace, le milieu vers lequel et pour lequel ils ont cheminé durant toute leur période de quête. Partant d’un vide ou d’un trop plein anomiques de repères jusqu’à la porte d’un milieu social, le sujet aura mené une quête dans laquelle il s’est laissé conduire. Ou plus précisément la quête est née du fait que le sujet a été séduit d’une part par les signaux émis par les participants et d’autre part par l’image culturelle du mouvement gothique. Quête dans laquelle le sujet s’est engagé, de manière consciente, pour trouver la provenance de ces multiples signaux attrayants. En résumé, le sujet aura parcouru une étape le menant à trouver et à définir (de l’extérieur) le lieu d’origine des signaux qu’il aura suivis. Il se trouve à présent devant la porte d’un espace qui le séduit, un espace qu’il aura contourné et visité de l’extérieur par la fenêtre d’internet ; un espace qui l’attire et des véhicules culturels qui l’auront conduit jusque là. Désireux d’entrer dans le milieu qui l’attire, le sujet se fait une représentation mentale, « une image », de ce qu’il ne connaît pas encore. De cette image du milieu construite mentalement depuis le début de son parcours, le sujet va relier, quasi inconsciemment, des « points de cohérence » entre des besoins qu’il éprouve et les réponses à ces besoins ; réponses qu’il estime trouver dans le milieu gothique qu’il attend d’intégrer. À défaut d’avoir pris contact avec au moins un membre du milieu le sujet, s’estime hors de celui-ci et se voit généralement dans une situation de latence, compte tenu du fait qu’il est en quête d’un initiateur.

 

 

6. Les points de cohérence entre aspiration des sujets et image du milieu

 

6.1. Une recherche de correspondance

 

Avant d’entrer dans le milieu gothique se fait une correspondance déductive entre « recherche » et « séduction », autrement dit : entre «demande » et « offre d’apparence ». Cette correspondance estimée à distance du milieu, c’est-à-dire sans intégrer le milieu gothique, se fait donc a priori, sur base des recherches effectuées. La correspondance est rarement faite comme un calcul rationnel sur base de la corrélation coûts-bénéfices. Elle s’effectue progressivement et très souvent de manière naturelle, non calculée. Plus tard, le sujet se posera la question de savoir s’il va continuer ou non.

 

6.2. Typologie

Des récits de vie des interviewés, nous avons dégagé six points établissant la connexion entre l’aspiration des sujets et les repères séduisants du milieu gothique. Ces six idéaux-types ne sont jamais isolés et indépendants les uns des autres. Nous y ajoutons un cas marginal qui ne relève pas vraiment de la construction de l’identité gothique.

 

1. L’adhésion à un groupe spécifique est le fait d’adhérer à un groupe, d’y être reconnu et valorisé. Le besoin d’appartenance est considéré par Abraham Maslow[5] comme la troisième étape de la pyramide des besoins de l’épanouissement personnel. Mais nos interviewés ont marqué une différence, celle de vouloir appartenir à un groupe spécifique pour répondre à leur volonté de « s’originaliser » sans pour autant se marginaliser. Cette volonté signifie qu’il y a une demande d’entrer dans la société par un espace de socialisation qui se démarque des autres espaces. Il y a donc un certain refus de se socialiser dans un espace qu’ils considèrent comme ordinaire. L’adhésion à un groupe spécifique est souvent argumentée par la volonté de partager une même affinité, des goûts communs que la majorité des contemporains ne partagent pas. L’adhésion à un groupe implique également la recherche de repères, de codes sociaux, qui régissent la vie sociale du groupe et avec lesquels les membres se sentent en sécurité. Le sentiment d’être nulle part, de ne pas être inscrit dans un groupe social, a été reconnu comme un état de stress, d’insécurité et d’isolement, d’ « être perdu dans la masse ».

2. L’affirmation de soi est la recherche pour confirmer la construction de sa propre personnalité : un besoin observable chez tous les interviewés, et avec plus de force pendant l’adolescence. Cette affirmation se fait d’abord pour soi mais nécessite d’extérioriser son identité qui se développe. Ce besoin relève souvent de la volonté de sortir de la timidité, de l’isolement et/ou du sentiment d’être un individu ordinaire sans aucune spécificité, bref de braver tout cela. Neuf interviewés (6 filles et 3 garçons) ont affirmé avoir eu l’envie de porter un look gothique, par goût esthétique et/ou pour affiner leur corpulence mais ils ont raconté la crainte du regard d’autrui et la stigmatisation. Entrer dans le milieu c’est également trouver un espace pour affirmer son goût esthétique, sa personnalité tant mentale que physique. Trouver un milieu où l’on peut s’affirmer et qui encourage cette volonté est un apport considérable pour l’épanouissement identitaire. Se démarquer, par l’affirmation de soi, sans payer le prix d’être rejeté par tous et de se retrouver isolé devient possible en intégrant le milieu gothique.

3. La valorisation du stigmate s’explique lorsqu’un sujet stigmatisé a intégrée la différence qu’on lui assigne et qu’au lieu de continuer à corriger le stigmate et à se sentir victime de la stigmatisation, le sujet va chercher à valoriser sa différence. Ce qui se fait généralement par l’amplification du stigmate et par la recherche de tout ce qui est considéré comme anormal, suspect et rejeté par la norme, par le goût conventionnel. Les sujets ont souvent défini les créateurs et les gardiens des normes et du goût conventionnel en pointant la publicité et l’ensemble des individus qui assimilent les normes véhiculées par la publicité et qui en font leurs références. Notons que pour nos interviewés ces normes sont la perfection artificielle (qui dissimule les défauts), l’efficacité, le pouvoir (essentiellement économique et sexuel), la célébrité et la gloire.

4. La tolérance sexuelle est le besoin de trouver un espace où s’exprime la sexualité sous toutes ses formes et sans jugement de valeur. Cette tolérance est également une recherche en amont de la découverte du milieu gothique. L’expression de la sexualité recherchée est de l’ordre esthétique et social. Il y a donc une quête d’un espace où le sujet peut avec aise affirmer la nature de sa sexualité sans stigmatisation et de manière quasi inaperçue. Cette recherche apparaît surtout chez les homosexuels, les bisexuels et les transsexuels. 

5. L’espace d’enchantement est fortement recherché par des interviewés. Sortir des habitudes inscrites dans sa propre vie mais aussi dans celle de la société est également une recherche de cette première étape. Le sujet ressent le besoin de trouver un monde qui va l’émerveiller par sa fantaisie, sa magie, son ambiance surréaliste ; un monde où il vivra un ré-enchantement d’une partie de sa vie.

6. L’espace de deuil correspond également entre le besoin de trouver un espace de catharsis et ce que semble offrir le milieu gothique. Ce point intéresse ceux qui transportent en eux une charge émotive due à une affliction causée par la ou les disparition(s) (physique ou symbolique) d’intimes, d’être(s) cher(s). Il semble qu’après ou au moment de la disparition des intimes les sujets n’ont pas pu trouver un espace (physique, social et temporel) pour libérer leur charge émotive. De ce fait, restait en eux le besoin de cette libération dans un espace permettant la décharge d’émotions liées au deuil.

 

 

 

Nous avons vu que, séduit par des signaux à caractère gothique, le sujet s’oriente vers ceux-ci pour découvrir qu’ils ne sont pas émis de manière anodine. Le sujet a donc pris conscience qu’il existe une culture produisant et véhiculant une esthétique particulière qui attirent son attention. Le sujet va chercher à vouloir s’approcher de ces signaux  en vue de découvrir le milieu qui l’attire. Le sujet en quête va vouloir entrer en contact avec d’autres sujets ayant le même intérêt pour échanger ses connaissances sur la culture qui l’intéresse mais surtout pour trouver un initiateur qui l'aidera d'une part à se former à cette culture et d’autre part qui lui permettra d'intégrer le milieu afin de pouvoir partager ses connaissances et vivre sa culture. Avant d’entrer dans le milieu qu’il explore à distance par l’acquisition de toute l’information signalée (les signaux), le sujet se construit mentalement une représentation de ce qu’est le milieu gothique. Cette construction mentale nous semble psychologiquement automatique mais sa clarté et la cohérence avec la réalité dépend d’un sujet à un autre et également des informations récoltées. En vertu de cette représentation mentale, le sujet peut établir les points de cohérence entre ses aspirations identitaires et l’image du milieu qu’il s’est faite. En fonction de ce bilan déductif, le sujet arrêtera son parcours et choisira de s’intéresser à un autre espace de socialisation. Mais, dans le cas contraire, s’il y a une certaine cohérence entre le milieu gothique et l’identité qu’il veut se créer, le sujet cherchera à intégrer le milieu gothique pour se construire une identité gothique. Voyons donc maintenant l’étape de l’intégration.

 

 

 



[1] KAUFMANN, Jean-Claude, op.cit., p.253

[2] Dour Festival : festival annuel de musiques alternatives à la mi-juillet qui rassemble toujours plus de monde d’une édition à l’autre avec pour l’année 2006 pas moins de 134 000 festivaliers pour les quatre jours. Dour est une commune de Belgique qui se situe dans la province du Hainaut. Le festival de Dour est le leader des festivals en Communauté française de Belgique. Les tendances les plus novatrices de la culture musicale sont explorées. Ce sont plus de 200 groupes et DJ’s qui se produisent sur les six scènes.

[3] Trash est un substantif anglais qui signifie corbeille à papiers. Utilisé en tant qu’adjectif dans le langage courant, il qualifie une action ou un ouvrage, voire un personnage, physiquement sale, répugnant ou moralement malsain. (Source : www.fr.wikipedia.com)

[4] Rock Werchter : festival annuel de musiques rock, fin juin - début juillet qui rassemble plus de environ 250 000 festivaliers chaque année en quatre jours. Une cinquantaine de groupes musicaux ou d’artistes se produisent sur les deux scènes. Rock Werchter est en Belgique, avec Dour Festival et le Pukkelpop, les trois festivals de musiques rock (rock et dérivés) les plus importants.

[5] MASLOW, Abraham. (1908-1970), psychologue américain, a pu grâce à ces nombreuses études, établir une sorte de règle de priorité des désirs et des comportements schématisée par une pyramide des besoins. L’article Theory of Human Motivation (1943) en fait l’explication.

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Bertrand de Witte

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