A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 2 : IDENTITE GOTHIQUE

     1. Devenir Sujet

     2. De la séduction à la quête
     3. Intégration
     4. Ruptures et investissements : les axes de la mutation
     5. Résistances : le prix à payer
     6. Stimulants et épanouissement : les bénéfices
     7. CONCLUSION

 

CHAPITRE 3

INTEGRATION

 

Cette troisième étape du processus est en étroite corrélation avec les étapes suivantes : « ruptures et investissements : les axes de ma mutation », « résistances  : le prix à payer » et « stimulants  et épanouissement : les bénéfices ».

Ces quatre parties forment ensemble le cœur du processus de socialisation.

 

L’étape de l’intégration consiste, comme son nom l’indique, de l’intégration proprement dite d’un sujet en milieu gothique. Ce passage commence par la volonté de partager un goût avec d’autres. Nous verrons comment un sujet procède pour trouver un initiateur. Outre internet, trois espaces physiques où s’effectue le ralliement du sujet au milieu gothique ont été identifiés et feront l’objet d’un développement anthropologique. Ensuite nous analyserons la préparation et le moment de l’immersion dans le milieu gothique, c’est-à-dire la première soirée – le premier concert.

 

 

1. Rechercher pour partager

 

Poussé par la séduction de l’esthétique gothique et par l’idéologie tacite qu’elle dégage, le sujet en quête arrive à un moment où il trouve insuffisant de goûter aux biens culturels du milieu gothique. Le besoin de partager une même affinité se fait en effet rapidement ressentir. Le sujet désireux d’entrer dans le milieu va rechercher d’autres personnes qui apprécient la même culture pour palier son sentiment d’isolation et son aspiration à être initié. Il importe donc d’entrer en communication avec d’autres qui vivent la même aspiration et qui partagent les mêmes affinités. Voici un extrait racontant la convergence de ceux qui s’interrogent quant à leur goût pour les choses non conventionnelles et qui cherchent à partager leur affinité.

 

Si tu es entré, si tu as côtoyé un heu... des personnes qui sans doute se posaient la même question et qui avaient la même affinité pour cette esthétique, ce côté sombre, malsain, ce côté non conventionnel, c’est que peut-être chacun s’est posé sa question et dit : « oui, c’est ça que j’apprécie » et donc quelque part une convergence. C’est vrai qu’au départ, bah, c’est un peu chaud, tu ne sais pas trop, tu te poses la question de savoir si c’est normal ou pas, mais, tout ce qui est en noir, machin-truc, et à un moment tu te rends compte que tu n’es pas tout seul et oui, il y en a d’autres, et ça te donne de l’assurance. [H. 25 ans, employé, Bruxelles].

 

Ces autres doivent répondre aux caractéristiques de la culture gothique et, si possible, lui apporter de nouvelles connaissances sur cette culture qu’il découvre et qu’il aspire à découvrir davantage. Nous voyons dans ce désir le besoin de trouver des initiateurs au milieu gothique et donc un espace de socialisation secondaire. La mise en communication avec ces « autres » constitue la première relation avec le milieu et est par conséquent la condition sine qua non pour y entrer.

 

 

2. Émetteur des signaux pour communiquer

 

Pour créer la relation permettant d’accéder au milieu souhaité, le sujet va généralement commencer à émettre à son tour des signaux dans l’espoir d’être lui aussi repéré par d’autres émetteurs et d’arriver à partager une communication. Ces premiers signaux sont souvent le port de vêtements stylisés aux caractères esthétiques propres au milieu. Il est fréquent que les adolescents utilisent à cet effet des badges à coudre sur le textile (souvent portant le nom de groupes de musique), des autocollants, etc. On voit chez les collégiens des classeurs de cours, supports de blocs de feuilles, sacs à dos et autres espaces avec des inscriptions au marqueur noir signalant leurs goûts souvent musicaux. La création d’un blog ou une page perso sur internet entre également dans leur souci de communiquer et de partager leurs goûts. Nous développerons plus loin ce type d’investissement qui, à ce stade, est généralement faible puisque le sujet est encore dans sa phase de recherche; mais il est vrai que cet investissement se réalise généralement très vite à des degrés différents. La communication se fait dès qu’il y a écho entre émetteurs, (c’est-à-dire quand chacun voyant l’autre émettre le même style de signal) et qu’ils entrent en contact parce qu’ils perçoivent une communication possible et facilitée par la même affinité transmise symboliquement. La volonté de se distinguer commence donc quand on devient porteur des signaux qui caractérisent le milieu auquel on s’identifie. Cette distinction ostensible permet de se sentir appartenir à un milieu jusque là invisible. Mais surtout cette distinction est un moyen pour entrer en communication avec d’autres personnes qui s’identifient par les mêmes signaux et qui  participent aux événements du milieu qu’on aspire d’intégrer. Précisons que cette distinction se fait généralement en groupe de pairs formé autour du partage du même goût ou par mimétisme. Une fois la communication établie entre le sujet devenu porteur de signaux et les participants du milieu, le sujet espère qu’il sera invité à rallier le milieu et à entrer en contact avec un initiateur.

 

 

3. Le ralliement et l’initiation

 

3.1. Avant-propos

 

La communication en vue de rejoindre le milieu se fait généralement à deux niveaux. Au niveau réel d’abord, c’est-à-dire par des interactions nées de gestes et de paroles propres à la vie sociale, et, en second lieu, au niveau cybernétique, de manière virtuelle sur internet. C’est dans ces lieux que s’échangent entre initiés, également entre initiateurs et ceux qui cherchent à être initiés, les informations qui découlent de la culture gothique et de la vie sociale du milieu.

C’est à ce stade d’évolution que les nouveaux arrivants reçoivent les stimulants les plus encourageants qui favoriseront leur progression. Mais également, c’est à ce moment qu’ils doivent rencontrer les plus fortes résistances auxquelles ils devront faire face et qui freineraient leur intégration sociale dans le milieu. Réconforts et résistances sont donc à placer en parallèles, avec pertinence, au stade du ralliement. Mais nous ne pouvons pas tout expliquer en même temps : ces deux points seront développés juste après le développement du ralliement des sujets aspirant à rejoindre d’autres individus séduits par la culture gothique.

 

3.2. Deux niveaux de ralliement

 

Au niveau réel 

Avant-propos

Trois lieux sont couramment utilisés par les sujets qui nous intéressent. Ce sont les jeunes Bruxellois qui ont manifesté le plus d’intérêt à ces lieux. C’est en effet à Bruxelles que j’ai rencontré le plus de nouveaux arrivants dans le milieu gothique. L’importance accordée par ces néophytes aux trois lieux s’explique par le fait qu’ils se situaient, au moment de l’interview, dans l’étape du ralliement et de l’initiation ces lieux. Leur développement nous intéresse car il correspond à l’étape la plus décisive du processus. Les plus âgés ont prêté un peu moins d’importance à ces lieux dans leur récit ou les ignoraient carrément ; à l’exception bien-sûr de l’école qui est un lieu obligatoire pour chacun (sauf si l’initiation a lieu après la scolarisation). Cela s’explique par le fait que les aînés ont reçu une initiation dans d’autres lieux que les nouveaux arrivants (pas forcément âgés de moins de 20 ans) mais aussi par le fait que les lieux mentionnés par les nouveaux arrivants n’existaient pas en tant qu’endroit de rassemblement à l’époque de leur initiation.

 

Les lieux observés

A. L’école est le plus souvent citée comme endroit où les premières fréquentations s’établissent avec d’autres individus partageant une affinité pour la culture gothique. Collégiens qui se démarquent des autres par leur style vestimentaire et se groupent pour partager un goût commun. « Évoluer ensemble » est le terme employé par ces jeunes pour désigner leur progression mutuelle dans le processus de socialisation.

 

Le metal m’a fait découvrir la musique gothique. Et puis peut-être le lien que j’avais avec mes amis qui avaient la même manière de penser que moi : les films d’horreur, vampires et tout ça. On a tout mis en commun et on a évolué ensemble. [H. 17 ans, étudiant. Bruxelles].

 

Mais l’école, étant un espace généralement très hétérogène regroupant des élèves ayant des goûts très différents, des tensions peuvent se créer entre groupes de pairs partageant des affinités différentes et parfois contraires, comme par exemple entre ceux qui apprécient la culture gothique et ceux qui partagent celle de la hip-hop. Les jeunes qui s’initient au gothique et qui sont peu nombreux dans les établissements scolaires, par leur marginalité numérique et par leur marginalité culturelle subissent une double domination qui les invite à trouver au plus vite un espace de tolérance dans lequel ils pourront affirmer leur progression avec plus d’aisance. C’est d’ailleurs dans cette violence symbolique, pour reprendre le terme de Bourdieu, que se créent les groupes de pairs ayant la même affinité en vue de pourvoir mieux subir cette forme de violence. La recherche d’épanouissement par le partage d’une affinité commune est donc le moteur du ralliement.

 

Notamment aussi, avec mon frère on écoutait la radio pour découvrir mais bon, j’ai compris que la radio ne passait que des trucs commerciaux, de la pop et tout ça. (…) J’ai écouté tout ce qui me passait sous la main et là j’ai découvert plein de choses, le metal et tout ça. (…) J’ai vraiment cherché. Et puis bon, je me suis fais des amis. Pas beaucoup à l’école mais surtout en dehors, heu... grâce à des chats sur internet, sur des chats msn, dans des groupes de conv’, catégorie « musique ». On rencontre des gens, on discute. Donc c’est par là que j’ai découvert qu’il y avait d’autres gens qui écoutaient parce que moi dans mon école j’étais toute seule à écouter ce genre de musique. A partir de là, en rencontrant sur internet des gens qui aiment les mêmes groupes on s’est donné rendez-vous pour se voir réellement. [F. 17 ans. Étudiante. Bruxelles].

 

B.  Le Mont des Arts, au centre de Bruxelles, est le lieu de rencontre chez les plus jeunes de la capitale. Après avoir eu des premiers contacts, à l’école, sur internet ou dans d’autres lieux,  avec quelques personnes appréciant la culture gothique, le sujet en recherche de ralliement va découvrir par interactions qu’il existe un lieu de rassemblement à Bruxelles où se fréquentent les jeunes initiés du milieu gothique. De cette découverte sur place naîtra le sentiment d’appartenance à un groupe et débutera par observations et interactions leur apprentissage des codes intrinsèques du milieu.

 

Il m’a dit qu’au Mont des Arts, là aussi, il y a un rassemblement de gothiques. Il a décidé une fois de m’emmener, j’étais d’accord pour aller avec lui pour voir. Et là, j’ai commencé à rencontrer des gens, il y avait une bonne ambiance. (…) Je crois que quand j’ai vraiment commencé à m’intégrer dans le milieu c’est quand je suis allé au Mont des Arts, là on fait des rencontres. Au début, je n’étais pas très ouvert, j’étais assez mal à l’aise quand il y avait d’autres personnes que mes copains, j’étais comme un peu isolé. Les gens au Mont des Arts, l’avantage avec eux, c’est qu’ils parlent facilement, ils sont très sociables. Je me suis lancé et petit à petit j’ai appris à parler aux autres. Ça m’a permis de créer des liens et c’est comme ça que j’ai pu entrer dedans. [H. 17 ans, étudiant. Bruxelles].

 

Là bas, je vois vraiment les goths, leurs styles, leurs vêtements, on parle vraiment de tout ça. Je faisais attention à leur parure, à leur maquillage, comment ils faisaient ; faire connaissance pour avoir à qui parler. [H. 15 ans, étudiant. Bruxelles].

 

C. Le « Rock Classic Bar » est également un lieu de rencontre à Bruxelles.  Interdit au moins de seize ans, ce café accueille des participants de courants dérivés de la musique rock. Ce sont 5 interviewés qui en ont parlé. Ceux-ci étaient âgés de 16 à 18 ans au moment de l’interview. Avoir accès à ce lieu de rencontre procure pour beaucoup de jeunes une fierté d’avoir franchi les premiers obstacles initiatiques et d’être  enfin « membres d’une tribu ». L’intégration dans ce café branché se fait, dans tous les cas étudiés, toujours par l’intermédiaire d’une autre personne jouant le rôle d’initiateur.

 

D. La Maison des Jeunes de Wavre se situe au cœur de la ville, près des écoles et à quelques enjambées de la Caverne du Dragon, établissement qui héberge un club de jeux de rôle. La Maison des Jeunes organise régulièrement des concerts de metal.  Des collégiens, rôlistes et autres amateurs de musique metal se rencontrent dans une ambiance que les interviewés ont décrite avec peu d’appréciation estimant que la musique metal était trop violente et les participants agressifs. Ils racontent qu’ils ont préféré quitter ce lieu et l’écoute du metal au profit d’une musique gothique moins guerrière, plus introspective. Ils racontent cependant que c’est à la Maison des Jeunes qu’ils ont rencontré leur(s) initiateur(s) au milieu gothique.

 

Au niveau virtuel

Internet, un canal de communication de grande facilité, est un moyen de plus en plus fréquemment utilisé, très efficace  pour entrer dans un milieu. Nous l’avons vu, la recherche d’initiateurs se fait avec une certaine facilité sur les forums de musique. Ainsi la rencontre se fait également sur internet, parallèlement aux lieux de rencontres dans la vie réelle. Comme le montre l’extrait suivant, internet devient un outil des plus efficaces dans la recherche d’initiateurs lorsqu’un sujet se sent isolé par le fait qu’il ne peut partager son goût.

 

C’est une amie de Bruxelles qui est plus rock metal et une fois en discutant avec elle je lui ai dit que je cherchais des personnes qui aiment aussi cette musique, pour faire connaissance, pour faire des soirées. Et elle m’a dit « bien,  écoute, il y a un site qui s’appelle parano.be et là il y en a plein. En plus je te parraine, je t’inscris et tout et tu verras, tu vas sur les secteurs et tu trouveras plein de monde. [H. 30 ans, éducateur à la prévention. Mons-Borinage].

 

Le site parano.be n’est accessible que par parrainage ce qui fait qu’automatiquement une sélection se fait. Il ne s’agit pas de trier avec un esprit de discrimination mais d’éliminer ceux qui s’inscrivent et qui laissent leur compte sans activité. Ce mode de gestion motive la participation des utilisateurs. Site qui, rappelons-le, héberge une multitude de domaines de culture gothique ou connexes et qui est devenu « le » lieu de communication entre les participants. En bref, il importe pour les nouveaux arrivants de rejoindre la communauté cybernétique de parano.be pour être « dans le coup » en recevant les informations qui se diffusent et qui concernent la vie sociale intrinsèque du milieu. De plus en plus développé grâce aux technologies, le site dispose d’une panoplie d’options facilitant la rencontre entre les membres, la diffusion des informations mise à jour, mais aussi la compréhension de ce que sont les milieux qui le composent en suivant régulièrement ces informations et en participant à l’évolution de la vie sociale du milieu. Accéder à parano.be, c’est avoir la possibilité, à tout instant, de tenir sa place et de « jouer » son identité gothique au sein du milieu gothique.

 

 

4. La première soirée – le premier concert

 

4.1. La sécurité promise

 

Une fois qu’un sujet a noué contact avec d’autres sujets ayant la même affinité pour la culture gothique, il aura envie de découvrir le milieu dans toute sa « splendeur ». Les connaissances sociales lui apportent la sécurité d’avoir sur place des interactions prouvant qu’il est bien « membre » de la communauté gothique, le sujet pourra alors découvrir avec une certaine aisance le milieu sans avoir le sentiment d’y faire une intrusion. Par sécurité donc, le nouvel arrivant reçoit l’invitation de participer à une soirée ou à un concert.

 

4.2. Le facteur du genre

 

Par analyse, nous observons dans les dix-sept interviews (7 filles et 10 garçons) cinq sortes de possibilités d’accompagnement quant au fait d’aller en soirée ou concert initiatique :

-         2 cas où c’est la gent féminine qui invite la gent masculine,

-         1 cas où l’invitation s’est faite entre gents féminines,

-         4 cas où c’est la gent masculine qui invite la gent féminine, *

-         6 cas où l’invitation s’est faite entre gents masculines, *

-         4 cas de gents féminines où l’initiative se fait communément au sein d’un groupe de pairs du même sexe.

(Le sujet en tête de phrase est la personne interviewée. Les invitations ont parfois été faites par des personnes non interviewés).

Ces statistiques montrent, dans 10 cas (* 4+6) sur les 17 que c’est principalement la gent masculine qui joue le rôle d’initiateur. L’échantillon n’est pas assez complet pour démontrer rigoureusement que le facteur du partenaire est signifiant dans l’initiation d’une première soirée-concert. En effet, les données recueillies indiquent que, dans les 4 cas où c’est l’agent masculin qui invite la gent féminine, l’initiation s’est faite par la proposition du partenaire masculin.[1]

 

4.3. Expérience préliminaire

 

Treize interviewés sur les dix-sept rencontrés ont raconté avoir participé à une soirée ou un concert « flirtant » avec la culture gothique, c’est-à-dire qui n’était pas « gothique-gothique » pour reprendre le terme couramment employé par les interviewés lors de ce moment narré. Les frontières étant floues entre ce qui est gothique et ce qui s’en approche, tous étaient d’accord pour affirmer qu’ils avaient participé à une soirée ou à un concert underground. Malgré cette difficulté d’appellation, les treize ont estimé ne pas avoir été tout de suite à une soirée ou concert gothique mais de proximité de cette appellation. Pour ces treize personnes, la première expérience s’est faite dans une soirée ou lors d’un festival de concerts diffusant, dans les deux cas, de multiple styles de musique et donc où les participants étaient de culture musicale différente. Quant à ceux qui ont été à un premier concert (d’un seul groupe et donc d’un seul style de musique) ils ont préféré qualifier la musique de new wave, de metal ou d’indus. Ceux-ci n’ont donc pas opté pour l’appellation « gothique », ce qu’ils feront plus loin dans leur récit en indiquant un événement auquel ils ont participé.

Toutes ces justifications indiquent que treize interviewés sur les dix-sept ont participé au-moins à une expérience intermédiaire dans le milieu underground avant de faire l’expérience d’une soirée ou un concert propre au milieu gothique. Ce passage intermédiaire s’explique principalement par le fait qu’il y a nettement plus d’occasions d’assister à une festivité underground qu’à un événement véritablement qualifié par eux-mêmes de « gothique ».

 

4.4. La première expérience au sein du milieu gothique

 

C’est également généralement par invitation d’un initiateur qu’un(e) interviewé(e) s’engage à participer à sa « véritable première festivité gothique. »

 

L’initiateur

 

L’initiateur va prendre soin du néophyte avec qui il devient possible de partager une même affinité. Être initiateur signifie avoir la responsabilité de donner des conseils, des avis et des informations sur la vie du milieu, ce qui procure une certaine fierté. Il y a dans cette responsabilité le devoir de donner une bonne socialisation au nouveau venu. Pour l’initiateur, ce devoir contient une part de risque auprès des autres initiés. En effet, l’initiateur doit « bien faire ». La socialisation dans le milieu gothique ne signifie pas (forcément) changement radical. Elle signifie dans le langage intrinsèque du milieu « deviens ce que tu es ». Comme le montre l’extrait ci-dessous, l’initiateur prend généralement soin du nouveau venu en l’invitant à rester en accord avec sa personnalité, c’est-à-dire à trouver une tenue de soirée dans laquelle il se sentira bien.

 

Répondant. « C’est pour ça que moi et mes amis goth, si il y en a d’autres qui veulent venir à une soirée goth on ne va jamais l’habiller nous même ou le transformer tout à fait. On va lui dire « essaye d’être vrai » et …

Chercheur. Qu’est-ce que tu appelles « vrai » ?

Répondant De ne pas essayer de se déguiser, par exemple de ne pas venir en jupe et porte-jarretelle pour un mec parce que c’est bien, mais plutôt de s’amener en costume noir ou quoi parce qu’en général cette personne aime bien être class et donc, ça colle plus avec sa personnalité. Et quand on est dans le milieu goth, on voit tout de suite si quelqu’un est déguisé, s’il s’habille en accord avec lui même. Les apparences jouent énormément dans notre milieu. »   [H. 18 ans, étudiant. Ottignies-Wavre].

        

L’appréhension du nouvel arrivant

 

Une certaine crainte se fait sentir chez certains nouveaux venants. Cette appréhension se fonde généralement sur la méconnaissance de ce qu’ils vont vivre, sur les préjugés et stéréotypes du milieu qu’ils s’apprêtent à intégrer de manière initiatique, sur la peur d’interactions sociales négatives à leur égard ; bref par le souci de se sentir intégré et à l’aise. Il semble que l’appréhension est plus forte quand le groupe accompagnant le nouvel arrivant est numériquement faible, également quand celui-ci attend depuis un certain temps l’occasion de faire son entrée.

 

L’appréciation

 

Tous les interviewés ont apprécié leur première entrée festive dans le milieu gothique. L’analyse montre que l’appréciation des interviewés à propos de leur première entrée se base surtout sur trois plans : la musique, le look et les interactions sociales.

 

La musique donne une dimension festive à l’événement. Elle unifie les fêtards. Le nouvel initié qui a déjà pris connaissance (préalablement durant sa phase de découverte) des productions musicales propres au milieu gothique ne se sent pas trop dépaysé. Il y découvre de nouvelles compositions musicales dans le style qu’il apprécie. Le rythme et le paysage sonore emportent (généralement) le nouvel initié et les autres participants dans un état d’esprit les conduisant à danser avec un sentiment d’unification avec eux-mêmes qui peut aller, selon la nature individuelle et la musique, jusqu’à la transe. L’emportement du corps et de la psyché peut faire disparaître les inquiétudes de l’initié qui découvre le monde dans lequel il vient d’entrer. Le look est le second élément de l’appréciation. La question n’a pas été posée à tous, mais il semble qu’une majorité a eu le sentiment de ne pas s’être vêtu comme il fallait, et ce malgré les conseils de l’initiateur. Beaucoup ont estimé sur le lieu que le look qu’il arborait n’était pas suffisant, pas assez démonstratif ou ne correspondait pas assez avec leur personnalité. Cela s’explique par le fait que l’initié n’a pas toujours les moyens de se vêtir comme il le voudrait, mais aussi qu’il n’ose pas investir dans l’achat de vêtements avant de décider si effectivement le milieu gothique est celui qui lui convient et dans lequel il veut s’épanouir. Nous développerons plus loin une typologie des investissements possibles. L’appréciation du look est aussi celui du constat des looks des autres participants. A ce propos, les interviewés ont exprimé une grande admiration pour l’esthétique vestimentaire du milieu (riche en styles) que beaucoup qualifient de « défilé » ou de « parade ». Mais d’autres (par forcément les plus chevronnés) estiment qu’il y a actuellement au sein du milieu un excès dans les moyens mis en œuvre pour se vêtir. De plus ils estiment que cet excès (que les nouveaux arrivants découvrent comme normal) est nuisible à l’image du milieu. En effet celle-ci renverrait, à l’extérieur du milieu, une image erronée puisqu’elle transforme la représentation d’un milieu underground en un milieu de modes, de compétitivité et d’arrogance. Dans l’admiration qu’ils éprouvent devant la « parade » les initiés investissent davantage dans leur look. Les interactions sociales rendent appréciables les soirées. Venu avec au minimum un initiateur, le nouvel arrivant entre dans les lieux de son initiation avec une certaine assurance. L’appréciation de la vie sociale du milieu évoque chez les interviewés leur étonnement quant à l’ouverture d’esprit des participants. La facilité de créer des contacts a été mainte fois citée par nos intéressés et elle se confirme par l’observation participante. Mes immersions lors de soirées ont relevé une certaine familiarité entre tous les participants, y compris entre ceux qui se rencontrent pour la première fois. Les sujets témoignent par leur comportement d’une belle ouverture d’esprit sur ce qui n’est pas toujours perçu dans la société conventionnelle comme la tolérance des différentes formes de sexualité, anatomique et psychologique. Par leurs interactions et observations, les initiés ont estimé, au terme de leur première expérience dans le milieu gothique, que celui-ci n’est pas un espace où l’on stigmatise. De même, ils estiment que ce milieu regroupe des individus d’un certain capital culturel élevé compte tenu de l’intérêt porté par le milieu pour la « culture générale » et la « culture spécifiquement gothique ». Nous avons enregistré des appréciations négatives témoignant de la perception d’un élitisme au sein du milieu. L’élitisme se traduirait selon eux par des comportements dédaigneux exprimant leur fierté de porter un look qui attire beaucoup l’attention, d’être un « pilier » du milieu par ancienneté ou encore d’être une « vedette » qui attire la curiosité des journalistes et l’adoration de certains membres du milieu.

 

Exemples d’appréciation de la première soirée

 

Nous estimons important d’illustrer la phase de la première soirée, du premier contact avec le milieu gothique. Ce moment est déterminant dans l’initiation qu’un sujet reçoit lors de son entrée dans le milieu. Voici deux extraits narratifs qui renforcent le développement qui a été fait ci-dessus.

 

Peur non, je savais déjà c’est quoi les gothiques donc pas de raison d’avoir peur. Déjà au début je me suis dit « je vais mettre une jupe noire, un corset noir, ça va aller » mais quand je suis arrivée là-bas j’avais déjà la gueule bien ouverte, je me suis dit « bon, pour la prochaine fois il va falloir s’acheter de nouveaux vêtements » parce que là bas c’est comme un défilé de mode gothique comme à Hollywood quoi. [F. 18 ans, étudiante, Bruxelles].

 

Comme j’avais peur de ne pas pouvoir entrer ! Et donc, je suis arrivée là sur place et là euh … je me suis dit « Ben, tiens, tout le monde ne me regarde pas ». J’avais peur vraiment qu’il y ait tous les regards qui se retournent vers moi en se disant « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » Mais pas du tout ! Et c’est ça qui a fait que je me suis sentie tout de suite à l’aise : c’est que on ne me regardait pas différemment. (…) Ce qui fait que j’ai parlé avec plusieurs personnes. Et que j’ai revues plus tard et euh … Ça a commencé comme ça, oui. Enfin, je me sentais bien à discuter avec eux. (…) C’est comme si, dans une soirée ou un mariage où on sait que c’est quelqu’un assez éloigné de la famille ou parente avec la famille d’à côté, et que on peut se permettre de discuter ensemble sans a priori, sans rien comme peur avant, quoi. [F. 29 ans, enseignante. Mons-Borinage].

 

Les extraits racontent une première immersion dans une soirée gothique. Nous y sentons une certaine crainte avant de s’y rendre. Mais une fois sur les lieux le sujet se sent à l’aise grâce à la musique et grâce aux interactions sociales montrant de la familiarité. De même nous retrouvons, comme il a été expliqué précédemment, que les initiés sont séduits par les styles vestimentaires portés par les autres participants, qui engendre de l’enchantement. Les sujets, surtout féminins, se disent, dans tous les cas observés, qu’ils investiront dans leur look pour la prochaine soirée gothique. Après cette première expérience, les sujets en initiation cherchent à se positionner.

 

6. Se positionner

 

Une fois l’initiation faite par une première rencontre avec le milieu lors d’un événement qui ponctue sa vie sociale, l’initié va vouloir se positionner et participer pleinement à la vie sociale du milieu. Certains jeunes ressentent, bien qu’ils considèrent que les participants sont ouverts d’esprit, un décalage entre les aînés et les jeunes arrivants, ce qui est perçu comme un frein à leur évolution et à leur apprentissage.

 

Bon, disons que maintenant j’arrive plus à mieux comprendre, à classer en fonction des mentalités comme dans le milieu goth il y a des mentalités différentes. (…) Il y a ceux qui sont fermés et prétentieux et ceux qui se copient super fort entre et aussi les plus âgés ceux qui ont la trentaine sont beaucoup plus ouverts d’esprit. Mais les plus âgés, franchement, je n’en connais pas beaucoup donc heu... pas facile d’apprendre d’eux.  [F. 17 ans, étudiante, Bruxelles].

 

J’ai essayé de savoir en voulant rencontrer des gens qui étaient comme moi, à essayer de me situer, pour savoir à quel milieu je correspondais, où je me trouve, parce qu’il y en a qui sont plus électronique, plus metal, il y en a qui sont plus romantiques, plus fétichistes. Est-ce que … moi où je me situe moi la dedans ? On m’a dit simplement « tu es ce que tu es et tu restes ce que tu es, autant tu peux aimer tout ça en même temps et ne pas appartenir à un groupement, autant tu peux choisir, sélectionner ». [H. 30 ans, éducateur à la prévention. Mons-Borinage].

 

Un nouvel arrivant âgé de trente ans ne rencontre pas le décalage intergénérationnel comme l’éprouvent certains adolescents. Cependant il exprime le même souci de se situer et de classer les différents types d’identités gothiques selon les goûts et styles. Constituer un regard d’ensemble sur les composants de la culture gothique permet de se situer et de prendre sa place parmi la diversité des styles. Il y a donc un travail d’identification à effectuer pour choisir l’identité gothique (ou les identités) à construire.

 

Conclusion : l’étape de l’intégration commence par l’essai de partager un centre d’intérêt avec d’autres sujets. Nous avons vu comment un sujet procède pour trouver un initiateur afin de s’intégrer dans un espace social où est partagée la même affinité. Des sites internet et trois lieux physiques ont été identifiés comme espaces de ralliement entre un sujet et le milieu gothique. Un développement anthropologique a permis de comprendre comment s’exerce ce ralliement. Ensuite nous avons analysé la préparation et l’immersion proprement dite dans le milieu gothique, c’est-à-dire la première soirée – le premier concert. Cette expérience est décisive. Nous n’avons pas rencontré d’interviewés racontant leur déception. Sans doute que les déçus ont abandonné leur processus d’intégration dans le milieu gothique. Par contre, nous observons, chez ceux qui ont apprécié en bien leur immersion, l’enthousiasme de forger leur identité gothique naissante en s’intégrant davantage dans le milieu. Cette solidification identitaire est l’étape intermédiaire par laquelle le sujet va vouloir devenir un « sujet gothique ». Il y a donc lors d’une phase de mutation, une rupture et un investissement identitaire.

 

 



[1] Nous appelons « partenaire masculin » la personne de sexe masculin qu’une personne de sexe féminin (l’interviewée) désigne comme son « copain » (avec un sentiment amoureux), « petit copain », « mari », « époux » ou « ex ». 

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Bertrand de Witte

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