A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 2 : IDENTITE GOTHIQUE

     1. Devenir Sujet

     2. De la séduction à la quête
     3. Intégration
     4. Ruptures et investissements : les axes de la mutation
     5. Résistances : le prix à payer
     6. Stimulants et épanouissement : les bénéfices
     7. CONCLUSION

 

CHAPITRE 4

Ruptures et investissements : les axes de la mutation

 

Le sujet en cours d’initiation dans le milieu se rend compte qu’il y a des choses à faire et à ne pas faire, des choses permises et conseillées et des choses déconseillées et interdites. Cette prise de conscience est progressive et se fait au fil de son entrée, autrement dit au fil de ce qu’il va percevoir, comprendre, savoir et apprendre, bref au fil de sa socialisation. Il s’agit en d’autres termes de se conformer aux exigences, souvent implicites, qui régissent l’ensemble des actions des participants à la même culture. Apprendre à se comporter comme ce que les autres participants attendent du nouvel arrivant comme comportement, ce qui engage celui-ci à changer certains de ses habitudes. Cette conversion demande par conséquent de faire rupture avec certains aspects de l’habitus, de s’engager dans une mutation et de s’investir dans un nouvel espace de socialisation.

 

1. Les axes de la mutation

 

L’affirmation de la rupture entre l’avant et l’après initiation se montre par des investissements qu’un sujet fait. Le sujet en cours de conversion affirme par une série de pratiques individuelles et sociales qu’il quitte un monde pour un autre. La mutation signifie que le sujet abandonne certains traits sociaux de notre société au profit d’autres qu’il juge plus attrayants et plus bénéfiques parce qu’issus d’un autre espace social (sous-culture ou underground) dans lequel il s’insère. Nous allons voir au chapitre 6 ce qui motive un sujet à entrer dans le milieu gothique. Mais intéressons-nous d’abord à savoir sur base de quoi a lieu la mutation identitaire d’un sujet qui abandonne certains traits de son habitus au profit, à des degrés divers, d’un milieu, d’une culture qui l’attire pour certaines raisons. Le sujet en cours de mutation, d’initiation au milieu gothique cherche à s’investir dans la construction d’une identité pour correspondre à une certaine conformité implicitement exigée par le milieu qu’il intègre.

 

Nous avons élaboré un modèle théorique permettant d’aligner tous les traits (observables lors de la recherche sociologique) indiquant à la fois une rupture et un investissement. Ces composants ont donc permis de construire une grille de lecture permettant de comprendre où se joue la mutation d’un sujet en cours d’initiation quand se forge une identité gothique. Cette grille de lecture reprend les ruptures et investissements articulés autour d’axes de mutation. Ces derniers concernent les mutations relatives au corps, à la dimension socioculturelle, au domaine émotionnel, psychologique et comportemental, et enfin à l’économie.

 

1.1. Mutation corporelle

 

La mutation du corps (y compris ce que porte le corps) symbolise plusieurs effets. Prenons ici les théories de David Le Breton [1] qui s’est spécialisé dans l'anthropologie du corps et des conduites à risque des jeunes.

 

Crise de repères

Selon David Le Breton le contexte de la société contemporaine est celui d’une société en manque de repères. Les différentes ruptures (sociales, générationnelles, culturelles, etc.) ont rendu le monde plus confus et laissent aujourd’hui la place à une crise du sens et des valeurs. La période contemporaine se caractérise par un éparpillement des anciennes valeurs et un foisonnement des références de la vie quotidienne, ce qui rend la relation au monde problématique.  Face à cette abondance, l’individu contemporain doit en effet faire des choix, trouver lui-même les valeurs qui font sens pour son existence et ériger ainsi les frontières de son identité.  L’incertitude du monde pousse donc l’homme à chercher ses marques, à créer ses propres limites, faisant de lui un « artisan de son existence » : c’est le « bricolage de sens » [2] qui caractérise désormais la relation au monde. Une interviewée nous raconte cette crise de repères et le besoin de créer, de modifier son corps par l’habillement selon des paramètres spacio-temporels. Son développement reprend avec beaucoup de recul et de manière précise ce qui a parfois été dit de manière disparate chez plusieurs interviewés et lors de discussions pendant les observations participantes.

 

Je vois surtout ça quand je parle avec les jeunes, quand je leur demande pourquoi ils sont ce qu’ils sont, c’est « parce que je n’ai pas envie d’être comme les autres, je ne veux pas être une marionnette de la société ». Ils le sont pourtant sans s’en rendre compte.Le fait qu’ils s’habillent d’une certaine façon fait qu’ils sont des marionnettes, qu’ils copient ce qu’un autre fait, mais ils se sentent en sécurité. Et je crois que c’est ce sentiment de sécurité qui fait… Ils n’ont plus de repères et leur seul repère qu’ils ont, c’est là. Ils se repèrent à ça. Ils se repèrent au reste de la communauté. Je dirais que la masseest trop vague, il n’y a plus de repères, de codes, assez précis pour eux. Enfin, c’est l’impression que j’ai. (…) La plupart de mes amies qui ne sont pas goths, et qui sortent, elles sortent dans les mêmes habits que dans lesquels elles sont allées travailler, mais elles n’ont pas des vêtements de sortie, alors qu’il y a quarante cinquante ans nos parents et arrière-grands-parents s’habillaient pour aller au théâtre. Et là, c’est ça chez nous, dans le milieu goth : c’est juste pour aller en soirée gothique, on s’habille d’un événement à l’autre, on met des tenues de soirée, des tenues de concerts, comme, parfois, dans certaines familles bourgeoises, on s’habille pour le repas, le dimanche. [F. 36 ans, cadre supérieure, Bruxelles].

 

Cet extrait illustre très bien la crise de repères expliquée auparavant. En effet, l’interviewée raconte qu’elle est en contact avec des jeunes qui lui ont fait part de leur besoin d’adhérer à un milieu spécifique où ils ne seront pas des sujets ordinaires, semblables aux autres et de ne pas servir de marionnettes de la société. Il y a donc un besoin d’appartenir à un espace social spécifique comme il a été montré tout au début de cette seconde partie. Nous voyons également le désir de trouver un espace d’enchantement où il est possible de s’affirmer et de trouver une certaine sécurité par l’existence de repères, de codes comme, nous dit la narratrice, la « temporalité » des tenues vestimentaires. Nous comprenons qu’il y un besoin de retrouver une certaine « ponctualité du port des habits », à l’inverse de ce qui semble être aujourd’hui pour ces personnes exprimant de la désolation devant une platitude vestimentaire. Le milieu gothique semble répondre à l’aspiration de certains jeunes perdus dans la crise de repères et qui cherchent un espace qui en propose.

 

Définition de soi

L’investissement du corps répond donc à la difficulté de trouver des repères autour de soi. Les modifications corporelles sont des manières de se jouer de son identité, dans le but de se rapprocher de l’image recherchée.  L’individu tend à donner la propre définition de lui-même. Par cette démarche sur soi, par cette signature corporelle, l’individu a l’ambition de s’affirmer personnellement. En multipliant les signes de son existence de manière visible sur son corps (parfois durable comme le tatouage), il augmente son sentiment d’exister ; le recours à la marque corporelle traduit aussi la volonté d’affirmer son individualité, son indépendance par rapport au social.  Elle permet en effet de se singulariser, de se distinguer, d’afficher sa différence. Par la marque, l’individu se « dé-marque ». À l’ère de l’apparence, les informations susceptibles d’être recueillies sur les autres proviennent essentiellement de leur aspect extérieur.  Il ne s’agit donc plus uniquement d’ « être soi-même », mais aussi de donner une image de soi. La marque corporelle participe pleinement à ce « règne du regard ».[3] Un interviewé nous raconte qu’il s’est symbolisé dans un tatouage au bras:

 

En fait, il est marqué... en espagnol « le christ ». En espagnol « le » c’est « el » et « christo ». Et moi, j’ai écrit ça en ironie, j’ai marqué ça « hell » donc l’enfer et « christo » séparé par une croix. Donc, moi je suis là (la croix), entre l’enfer et …, entre le bien et le mal. Je suis entre les deux, à ne pas savoir, comme je te l’ai expliqué tantôt : autant je peux me tourner vers le mal, autant je peux me tourner vers le bien. [H. 30 ans, éducateur à la prévention. Mons-Borinage].

 

Ce tatouage marque physiquement une partie du corps du sujet (le bras) par un jeu esthétique détournant les origines des symboles (la croix, le nom du Christ et l’enfer). Le dessein permet de manipuler des symboles pour s’approprier et personnaliser leurs significations. Ce tatouage marque une identification corporelle, une définition de soi en passant par un investissement sur le corps.

 

Signaux d’appartenance

Nous l’avons vu, le recours à la marque corporelle trouve son explication dans le besoin d’affirmation de son identité personnelle et de sa singularité.  Mais au-delà de cet aspect d’individualisation, on retrouve également un élément de socialisation, ce qui peut paraître paradoxal.  La marque corporelle s’inscrit en effet au sein d’une recherche simultanée de singularité et d’affiliation. L’investissement corporel est à la fois un « singularisation » identitaire mais aussi une incorporation de signaux semblables ou ressemblants à d’autres signaux auxquels le sujet souhaite faire écho et rejoindre une catégorie particulière, en l’occurrence la communauté gothique. En se marquant, le sujet cherche à adhérer à une communauté particulière, souvent faite de complicité entre ceux qui la partagent, autour d’une sensibilité éparse et commune, qu’est l’affinité pour ce qui compose, ce qui fait écho au goût de la culture gothique. Se marquer de signaux à caractère gothique symbolise que le sujet partage (ou cherche à partager) le goût de la culture gothique. Il marque de cette manière sa participation, son adhésion à une culture, à un milieu spécifique.

 

1.2. Mutation socioculturelle

 

L’investissement social est ici compris comme l’intégration à un nouveau réseau social, c’est-à-dire qu’un individu fait la démarche de rencontrer d’autres individus partageant une même culture. Cette intégration peut signifier deux choses (dans l’idéal) : élargir ou substituer ses fréquentations sociales. Le degré d’implication d’un individu dans son nouveau réseau social montrera vers quel idéaltype il s’oriente. Dans tous les cas, le changement implique pour le sujet de faire face à une tension entre résistances et stimulants à l’intégration de son nouveau cadre social. Dans le cas de la substitution la tension est particulièrement forte car il y a une rupture totale entre deux mondes sociaux. Le changement de réseau social est donc un risque, parfois élevé, de perdre et/ou d’abandonner d’autres relations sociales. L’enfermement social est à craindre. Sera développée ultérieurement une typologie des résistances et des stimulants alimentant la tension du changement social.

Nous l’avons déjà dit à plusieurs reprise, intégrer un nouveau groupe social implique également une certaine intériorisation de la manière de voir, de penser, de sentir et d’agir, en d’autres mots d’intégrer les normes sociales les plus essentielles par la socialisation. C’est surtout par interaction que les nouveaux arrivants font l’expérience de la socialisation.

 

1.3. Mutation émotionnelle, psychologique et comportementale

 

La théorie de H. S. Becker sur l’apprentissage des pratiques et des effets

L’investissement n’est pas que corporel et social. Il traverse également la vie intérieure du sujet en cours de socialisation. L’apprentissage passe également par les émotions, les sensations et par le comportement. Sous l’appui théorique de H. S. Becker du chapitre « comment on devient fumeur de marijuana »[4], nous expliquerons brièvement qu’il existe dans le processus d’intégration au milieu gothique un apprentissage informel, indirect, de certaines attitudes à adopter et des effets que celles-ci procurent. L’exemple de Becker servira par extrapolation au contexte du milieu gothique. Extrapolation, car la consommation de drogues (et l’abus d’alcool) ne sont pas des pratiques courantes dans le milieu qui nous intéresse ; au moins sur les différentes scènes de Belgique où la recherche a été menée. L’apprentissage des effets théorisé par Becker s’opère ici par d’autres moyens.

Nous avons dégagé des interviews que les nouveaux arrivants se sont rendu compte depuis leur phase d’exploration (donc antérieure à leur intégration) qu’il existe au sein du milieu gothique un certain « état d’esprit » qui anime l’ensemble des participants. Par conséquent ne pas avoir cet état d’esprit signifie, pour beaucoup, ne pas pouvoir partager une perception commune et considérée comme fondamentale pour les autres membres du groupe. Avoir cet état d’esprit serait comme une condition majeure d’entrer et de vivre dans le milieu. D’abord par identification à cet état d’esprit, les néophytes ont cherché de manière inconsciente ou consciente à intégrer en eux cet état d’esprit et ce tout au long de leur phase de découverte et d’exploration de la culture gothique. L’affectation de l’état d’esprit marque davantage la distinction entre les membres du milieu gothique et l’extérieur. Le terme « évolution » est souvent employé pour désigner cet apprentissage qui produit la distinction.

 

Épreuves et pratiques régulières

Pour se garantir, s’assurer à soi-même « d’être dans le coup », des nouveaux arrivants (principalement eux) ont expliqué avoir fait l’exercice de « vérification ». Il s’agit de se prouver qu’on perçoit bien des sensations de type mystique, voire pathétique, des d’émotions profondes, jouissives et douloureuses; bref d’avoir testé si l’état d’esprit gothique était bien celui qui leur correspond. Cette épreuve se fait généralement par trois voies qui sont développées ci-dessous. L’analyse montre qu’il n’y a pas de technique commune à l’ensemble des interviewés. Chacun crée ses conditions pour cette pratique et pour en ressentir des perceptions.

1) La première méthode est la sensation d’éprouver des émotions en se laissant emporter par un véhicule culturel ou par la production artistique. La musique est le moyen le plus utilisé pour s’évader vers l’imaginaire, vers un état mystique et/ou pour libérer par catharsis la charge émotive intérieure. Chacun trouve dans la musique ce dont il a besoin.  « Il peut y avoir plein de choses, parfois mélangées. Oui, sur cette musique j’arrive à avoir beaucoup d’émotions et c’est ça qui est fantastique avec la musique gothique c’est que c’est tellement varié ». [H. 30 ans, employé, Mons-Borinage]. L’appréciation des émotions dépend bien-sûr de la sensibilité d’un individu à l’autre et de son expérience personnelle. Avec ce propos, nous pouvons effectuer un parallélisme avec l’expérience littéraire développée par Bernard Lahire : « Cette sensibilité peut varier individuellement selon le moment dans la trajectoire du lecteur, (…) selon les expériences sociales (…) qui le préoccupent dans la période de lecture, celle-ci dépend du stock d’abrégés d’expériences incorporées ».[5]

2) La seconde voie concerne davantage la psyché. La pratique ici est l’introspection, la méditation ou le questionnement philosophique. Le sujet se met en scène par isolement, généralement seul dans sa chambre. Il arrive que celui-ci s’effectue par retrait par rapport à d’autres individus lors d’une activité collective.  Ce type d’exercice intellectuel est souvent une expérience nouvelle chez les adolescents. Il  répond à un besoin de prendre du recul, de faire le bilan de son évolution. Les questions existentielles sont légion à ce moment. Cette voie vers la psyché procure parfois des maux de tête, la confusion, l’impression de devenir fou. « Je m’habillais comme ça et j’essayais de penser comme un gothique et c’est vachement compliqué, je ne te conseille pas d’essayer. Je ne te conseille pas d’essayer parce que tu vas tomber dans le désespoir ». [H. 18 ans, étudiant, Bruxelles]. La « prise de tête » ou un état de spleen procure des sensations que certains comparent aux effets engendrés par la drogue. « Le plus beau générateur de drogue c’est quand même le cerveau. (…) C’est le cerveau qui produit la plus belle morphine, surtout en cas de gros problèmes tant physiques que psychologiques. » [H. 25 ans, employé, Bruxelles].

3) Et enfin, la dernière démonstration du partage du même état d’esprit se situe dans les interactions sociales. Le sujet s’investit dans le changement de certaines attitudes en société. Il souhaite, d’une manière ou d’une autre, être reconnu comme ayant une disposition comportementale digne du milieu. Pour parler plus exactement, le nouvel arrivant peut chercher à adopter un comportement qui lui apportera, croit-il, une reconnaissance particulière au sein du milieu dans lequel il commence à s’inscrire. L’attitude du nouvel arrivant se construit selon la représentation qu’il se fait des modèles comportementaux des autres membres du milieu gothique. À ce stade d’intégration, les modèles de références sont parfois les personnages les plus excentriques et les plus légendaires de l’histoire de la culture gothique (Marilyn Manson, Crowley, Robert Smith, etc.). Les anciens diront alors du nouvel arrivant imitant trop ces modèles « qu’il se la joue, qu’il en fait trop ». L’apprentissage comportemental relève d’un jeu d’interactions qui peut varier sous de multiples formes. La théâtralité mêlant imaginaire et réalité encadre les attitudes qui peuvent cacher par confusion de réelles manipulations et troubles psychologiques.[6] Ces jeux de recherche de soi par imitation et par interaction sociale permettent de découvrir ses propres limites et les limites d’autrui. Ces jeux d’interactions peuvent mobiliser toutes les formes de perturbation psychologiques possibles. La mobilisation de la psyché dans les interactions sociales fait la démonstration d’un état d’esprit fécond d’imagination et d’influence. La voie comportementale procure souvent la sensation de notoriété, de posséder une forte personnalité, ce qui est témoigné par l’extrait ci-dessous. Le développement d’une certaine sensiblerie exacerbée et maniérée  s’inscrit également dans ces jeux comportementaux édifiant des moments sensationnels de vie sociale.

 

Un besoin de puissance. (…) C’est-à-dire que si tu manipules les gens pour leur faire croire que tu es formidable ils vont graviter autour de toi, donc ça va donner de la notoriété. Si tu te fais passer pour quelqu’un de malheureux, de très malheureux ce qui va sans doute attirer non pas la pitié – chose que j’ai horreur – mais la compassion. (…) parce que c’est un milieu artistique, un milieu très ouvert et parfois profiteur. Parce que ça se dit artiste ça peut jouer à tout.(…). Tu as des vrais faux déséquilibrés. Donc il y a des vrais-vrais et puis des vrais-faux. Quelqu’un qui va se faire passer de schizophrène par exemple. Des gens vont trouver ça cool, palpitant. Tu imagines, c’est terrible, il a deux personnalités. Et d’un autre côté, ça lui permet de faire tout et n’importe quoi en disant « putain, désolé, c’est mon autre moi, quoi ». C’est peut être marrant de le côtoyer parce qu’il a une double personnalité. Certains cherchent des expériences avec d’autres dans le sens qu’ils risquent à tout moment de se passer quelque chose. Et inversement, je crois qu’il doit exister dans le milieu des personnes qui ont réellement des problèmes psychologiques, suivis ou non, et tout pareil, ça va attirer les autres, enfin d’autres personnes. C’est tout sauf thérapeutique. C’est dangereux comme expérience. [H. 25 ans, employé en banque, Bruxelles].

 

Ces trois voies montrent qu’il y a en effet un apprentissage comportemental et de perceptions vis-à-vis de certaines pratiques propres au milieu. Le sujet s’investit dans des modifications comportementales et dans un certain développement de sensations et d’émotions. Ces changements affectent le sujet et peuvent modifier sa personnalité, ses attitudes et aptitudes. C’est à ce sujet que les parents, éducateurs, services de vigilance et de santé publique s’inquiètent parfois au vu de la transformation de l’humeur et du comportement de certains jeunes lors de leur passage ou de leur enfermement dans le milieu gothique. Ces inquiétudes font partie des résistances qui seront développées dans le chapitre suivant.

 

1.4.Mutation économique

 

L’investissement économique est de deux ordres : investir financièrement dans la construction identitaire au moyen de l’acquisition de biens matériels symbolisant l’identité que l’on se donne et investir financièrement dans une opportunité lucrative. Le premier type d’investissement économique est pour beaucoup une ruine. L’achat de biens symbolisant l’identité gothique est courant. Il demande d’avoir un capital financier relativement important et/ou d’avoir un « capital imaginatif » et un « capital de dextérité » pour confectionner ces biens qui sont prioritairement les habits gothiques. On l’a vu en première partie les styles vestimentaires sont variés et les sujets apprécient de se vêtir en changeant régulièrement d’habits. Les achats s’étendent naturellement aussi aux produits culturels (cd, dvd, livres, peintures etc.) mais aussi aux biens matériels tels que des accessoires de décoration (ex. miroir avec dragons, cendrier en forme de crâne, chandelier avec serpent, etc.) que la marque anglaise Alchimy distribue dans toute l’Europe et qui semble détenir le monopole du genre.

 

Le second type d’investissement économique concerne l’opportunité de prendre le milieu gothique comme un marché d’affaire. Ce type d’investissement, dans les interviews, fait l’objet de prudence de la part des interviewés mais aussi de confidences. Il a été demandé de ne pas utiliser certaines informations recueillies afin de préserver des projets apparemment en cours. La promesse à tenir ne nous interdit pas de dégager deux types d’investissements économiques. L’investissement économique par circonstance est le type le plus courant. Il s’agit de détenteurs de capitaux (au sens de Bourdieu) qui décident de mettre à profit leurs moyens dans un esprit de service collectif. Il s’agit généralement d’artistes ou techniciens amateurs ou passionnés dont les compétences, les relations sociales, les moyens matériels et le charisme intéressent des organisateurs d’événements. Ceux-ci acceptent plus par plaisir que par esprit de lucre. L’investissement économique se fait surtout pour la promotion des produits culturels du milieu gothique ou pour les organisations de diffusion. L’autre type est l’investissement en finalité. Le milieu gothique voit d’un mauvais œil l’esprit lucratif. C’est pour cette raison que la prudence est de rigueur quand il s’agit de parler affaires.

 

Je pense qu’il n’est pas possible de vivre PAR le milieu par contre je pense qu’il est possible de vivre SUR le milieu. (La personne interviewée refuse que j’utilise les informations intéressantes qui vont suivre) [Anonyme].

 

 

Concluons ce chapitre sur les ruptures et les investissements que font les sujets en période d’intégration. Par la construction d’un modèle théorique permettant de voir où se font les ruptures et où se font les investissements, nous avons pu découvrir les axes de la mutation. Celles-ci a pour objectif de se conformer aux exigences, souvent implicites, qui régissent l’ensemble des attitudes du milieu. Il y a donc sur plusieurs axes des modifications à effectuer pour correspondre à ce que le milieu souhaite. Nous avons vu que la conversion se fait par une mutation corporelle, socioculturelle, émotionnelle, psychologique et comportementale et enfin économique. Nous terminerons en disant que plus l’affirmation du goût pour la culture gothique est forte, plus élevé est le degré de la mutation du sujet et par conséquent plus l’identité gothique est totalisante ; c’est-à-dire que le sujet se construisant une identité gothique avec force et conviction élabore une identité totale difficilement modifiable, substituable par la création d’une autre identité. La construction d’une identité gothique ne se fait pas sens résistance. Le sujet rencontre toujours des arguments l’empêchant de développer son projet identitaire. Ces résistances que nous allons immédiatement préciser naissent souvent par la peur de voir le sujet s’engager dans la mutation identitaire et de devenir un sujet total.

 

 



[1] LE BRETON, David. Retenons principalement  Corps et société (1985), La chair à vif (1993), Anthropologie de la douleur (1995), L’Adieu au corps (1999) et Anthropologie du corps et modernité (2001).

[2] LE BRETON, David. Signes d’identité. Métailié, Paris. 2002, p.16.

[3] LE BRETON; David, op.cit., p.18

[4] BECKER, Howard, op.cit., pp.64-82

[5] LAHIRE, Bernard, op.cit., p.113

[6] L’exemple le plus frappant pendant la période des interviews est ce drame : le samedi 3 juillet 2006 a été retrouvé assassinée (crâne défoncé à coups de bâton) dans la forêt de Soignes à Auderghem l’une des participantes au milieu gothique bruxellois (dont BliZark, notre terrain de recherche). Au lendemain du drame, des articles de presse confirment le fait. La jeune victime, selon les interviewés, était entrée par la force des choses dans un jeu de manipulations entre son compagnon et un autre garçon jaloux considéré comme son meilleur ami qui deviendra son bourreau. Celui-ci proposait à la victime des séances de photos artistiques qui par manipulations psychologiques (par connaissances des failles de la victime) se sont terminées par un « semi-viol » pour reprendre le terme des interviewés racontant cette affaire.

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Bertrand de Witte

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