A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 2 : IDENTITE GOTHIQUE

     1. Devenir Sujet

     2. De la séduction à la quête
     3. Intégration
     4. Ruptures et investissements : les axes de la mutation
     5. Résistances : le prix à payer
     6. Stimulants et épanouissement : les bénéfices
     7. CONCLUSION

 

CHAPITRE 5

Résistances : le prix à payer

 

 

L’intégration d’un espace de socialisation n’est pas sans contrainte. Il y a des obstacles à franchir quand le sujet, tel un pèlerin sur la route de la conversion, paie le prix de son changement identitaire. Le sujet rencontre au cours de son intégration dans le milieu gothique des obstacles à plusieurs niveaux que l’on nommera « résistances ». Celles-ci peuvent être comprises comme des épreuves à surmonter pour gagner la reconnaissance d’autrui et obtenir de l’assurance de soi à l’égard de l’identité que le sujet veut se donner. La visibilité de cette nouvelle identité et la tentative d’affirmer celle-ci engendrent des réactions sociales ainsi qu’une remise en question de soi. Nous avons développé quatre types de grandes résistances : intérieures, extérieures, de soi et neutres.

 

1. Résistances intérieures

 

Le nouvel arrivant peut rencontrer au sein même du mouvement gothique des résistances moment où il essaie d’y entrer. Trois types de résistances intérieures sont observés :

 

1.1. Le test cognitif

 

Les initiés testent le nouveau. L’épreuve, généralement effectuée entre jeunes (15-20 ans) porte sur les connaissances cognitives, c’est-à-dire s’il connaît les « classiques » de la culture du milieu. Il est couramment demandé de citer les noms des groupes musicaux qu’il connaît. Ce test permet également aux initiés de faire l’appréciation du goût du nouveau venu. L’estimation du goût est quasiment toujours axée sur la valeur dichotomique : commercial - artistique. Le passage narratif d’une interviewée raconte comment elle s’est fait accepter.

 

Au début, on me regardait de haut : Qu’est-ce que tu fais là ? D’où tu viens ? D’où tu sors ? Vu qu’au début je ne me suis pas présentée, j’étais inconnue. » (…) En fait, ce qui s’est passé c’est que, à la base, ça s’est commencé par une agression carrément. А la gare de Wavre. J’étais fringuée toute en noir, je me souviens bien, et à ce moment-là il y a une fille qui est venue me parler en m’harcelant de questions. Je n’la connaissais pas du tout. Je crois que je l’avais vue deux-trois fois en passant à Wavre. Elle est venue me parler, enfin… Elle me posait des questions pour vérifier mon niveau de connaissance sur la culture etc. Je répondais correctement à ses questions et elle était contente. Elle m’a accepté dans son groupe, elle m’a invité carrément à se joindre à eux. [F. 19 ans, étudiante. Wavre-Ottignies].

 

Parfois c’est difficile parce avant que je n’arrive il y avait cette notion de goth - faux goth, d’underground, de pas underground. Donc au début, les gens demandent ce que tu écoutes comme musique pour voir si tu écoutes Marilyn Manson, Korn ou Metallica qui sont les groupes connus par tout un chacun …parce que ce sont des groupes commerciaux. Donc, l’immersion à la musique n’est pas toujours facile car certaines personnes veulent savoir ce que tu connais pour te juger. [H. 18 ans, étudiant. Wavre-Ottignies].

 

Ce deuxième extrait montre la difficulté qu’ont les initiés a juger les nouveaux arrivants car les notions d’authenticité ne sont pas très claires. Le jugement repose souvent sur la première valeur de l’underground, hors du système capitaliste.

 
1.2. L’étiquetage

 

Un jugement péjoratif et stigmatisant se fait systématiquement envers certaines filles (surtout les plus jeunes) qui « en font trop ». La difficulté pour les dix-sept interviewés d’expliciter l’appellation de « gothopouff » qui tient lieu d’étiquette attribuée à des filles qui ne savent pas qu’on les stigmatise de l’intérieur même du milieu qu’elles viennent d’intégrer. Les caractéristiques récurrentes pour qualifier une « gothopouff » montrent qu’une fille se voyant étiqueter de la sorte serait une personne hautaine, arrogante, stupide, superficielle et qui essaie « d’être dans le coup » par un comportement et des vêtements excessifs, c’est-à-dire qui ne seraient pas en accord avec sa personnalité. Se faire étiqueter par un groupe social déjà estampillé signifie qu’il y a un double étiquetage, une stigmatisation aussi bien de l’extérieur du milieu que de l’intérieur.

 

1.3. La surveillance des normes

 

Il semble que les premiers gardiens des normes du milieu gothique soient les jeunes initiés. En effet nous avons remarqué qu’ils tiennent à faire respecter ce que les aînés donnent comme images normatives. L’un d’entre eux nous raconte cette surveillance dans le premier extrait.

 

Et je me suis rendu compte que c’était vachement compliqué parce que dans des milieux comme ça il y a le regard que l’on porte l’un sur l’autre. Par exemple, tu vas venir habillé normalement un jour et on risque de te faire « bordel, tu es malade ou quoi ? Tu ne te sens pas bien ? Tu as mal au cerveau ? Tu veux une aspirine ? » [H. 18 ans, étudiant, Bruxelles].

 

 Nous pensons que vouloir surveiller les normes est une méthode chez les jeunes pour se sentir intégrés et être reconnus comme participants. Les aînés racontent, comme l’extrait ci-dessous le montre, que la dernière génération accorde trop d’importance aux normes du milieu, ce qui serait contraire à l’esprit gothique puisque celui-ci se veut être un mode de pensée d’ouverture, de tolérance envers ce qui n’est pas conventionnel. La norme la plus surveillée est la pratique du look et le comportement mélancolique.

 

L’esthétique est déjà un code, même si c’est surtout une référence pour les plus jeunes je crois au début. Je l’avoue, j’aime bien les habits aussi, mais je ne les porte pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre. (…) Je crois qu’au-delà des vingt-cinq ans, on devient un peu plus tempéré parce qu’on sent que dans la société actuelle, si on veut se faire sa place, dans tous les sens du terme, on doit faire des compromis. Mais je fais des compromis pas pour effacer ma personnalité, mais pour, effectivement, ME faire respecter, être vraiment moi et ne pas dire que je dois obliger les gens à me regarder comme un être bizarre et monstrueux, et tout ça. Donc, je peux faire des compromis tout en restant moi-même. Et, à dix-huit ans, on ne peut pas le faire, on ne peut pas faire de compromis, parce qu’on se croit les rois du monde, on est les seuls à connaître la vraie vérité et tout ce que les autres disent, de toute façon, ce n’est pas juste, c’est faux. Donc je crois que c’est là où eux sont les plus… les plus radical dans leur look, c’est les plus jeunes. Plus on vieillit, entre guillemets, … on prend de la maturité, on devient un peu plus sage, on devient un peu plus calme et plus réfléchi. [F. 36 ans, cadre supérieur, Bruxelles].

 

La narratrice explique qu’il est parfois nécessaire de faire des compromis pour mieux se respecter, ce qui permet d’être accepté dans d’autres normes de la société. D’après elle, l’adolescent n’est pas vraiment capable de faire des compromis puisqu’il cherche à affirmer son identité. Par contre, avec les années, le sujet gothique devient plus sage, plus calme et plus réfléchi, ce qui permet de ne pas se braquer sur le respect scrupuleux d’une seule norme mais de combiner une pluralité de normes et d’adoucir son comportement. 

 

 

2. Résistances extérieures

 
2.1. Environnement sociétal

 

2.1.1.      Le degré de résistance

Le degré de résistance de la société face à l’identité gothique dépend des normes sociétales et du seuil de tolérance de la société vis-à-vis d’identités particulières, « déviantes » selon Becker pour ce qui est désigné (à tort ou à raison) comme avoir transgressé des normes, des conventions, ce qui est accepté par la majorité des individus dans une société. Nous faisons l’hypothèse que plus une société est normative, plus le degré de déviance sera perçu comme élevé. Prenons trois exemples anthropologiques pour comparer le degré de résistance sociétale face à l’existence de l’identité gothique dans des sociétés distinctes. Ces sociétés sont ici des pays très différents ce qui permet vraiment la comparaison. Nous n’avons pas d’exemple valable à donner pour une comparaison entre des villes belges ou francophones.

(1) La résistance est moins forte dans une société comme la Belgique où se vit au quotidien de manière pacifique une pluralité d’identités à tous les niveaux, que dans une société totale, homogène par ses normes et ses membres. La liberté d’association permet la création d’organisation d’événements gothiques officialisée par la justice. Les activités entreprises dans le milieu n’impliquent aucunement des comportements déviants dans le sens juridique du terme. Le regard extérieur, sur l’espace public, est sans grand danger. Les participants du milieu gothique belge osent sans trop de crainte sortir en rue vêtus de l’esthétique caractérisant une distinction entre la société en général et leur appartenance au milieu gothique. Les résistances dans la sphère publique se font sous forme de violence verbale et physique de manière occasionnelle par des milieux R&B, rap[1] et autres milieux de culture hip-hop. (2) La Crète est une île où la religion chrétienne (orthodoxe) est pratiquée par tous les habitants. Elle exerce dans la vie sociale une influence considérable, voire intransigeante. A entendre une interviewée crétoise lemilieu gothique en Crète celui-ci serait extrême dans le sens où il y a quasi fusion entre le milieu gothique et la mouvance du satanisme. (3) Le Maroc, pays appliquant la charia et où le roi se dit un descendant direct du prophète Mohammed est le troisième cas d’étude. Assez curieusement, il existe effectivement un milieu gothique dans ce pays musulman.[2] Les activités du milieu gothique marocain semblent légales (je n’ai pas encore pu vérifier par observation participante) mais l’étiquetage en ce qui concerne l’identité gothique est tout aussi fort qu’en Crète. Dans la mégalopole de Casablanca un gothique marocain rencontré par l’intermédiaire d’un informateur m’a raconté que le milieu était obligé de se faire discret devant la menace de la résistance sociétale, c’est-à-dire de s’adapter afin de ne pas être jugés par les gens et par les autorités comme des membres d’une secte ou comme des terroristes ou autres détracteurs.

Les exemples présentés pour les deux « sociétés théocratiques » montrent que plus une société est normative plus la déviance est stigmatisé. En Belgique, la résistance sociétale face à l’ « identité gothique » s’exprime par une résistance verbale et physique régulière. Il n’est pas rare d’entendre dans le milieu belge qu’un membre a été victime d’agression en rue pour sa différence normative. Cette  violence est produite par une minorité d’habitants en Belgique. Elle est donc sporadique. La même violence est constante et systématique en Crête contre un groupe social considéré comme déviant. Au Maroc, les sujets gothiques jouent la technique « discrétion » pour vivre de manière la plus harmonieuse possible avec une identité soi-disant déviante dans une « scène » publique à forte homogénéité. Affirmer l’identité gothique au Maroc comme le font les européens c’est commettre un « attentat suicide », estime l’interviewé de Casablanca. Celui-ci explique qu’être gothique de manière aussi ostentatoire qu’en Europe serait un acte caractérisé d’une telle déviance au Maroc que ce serait comme vouloir sa propre mort en se heurtant à toute la société marocaine où les membres se surveillent réciproquement et se jugent sous les normes théologico-morales partagées par tous.

Ces trois cas ne suffisent bien sûr pas pour valider l’hypothèse que plus une société est normative plus le degré de déviance sera perçu comme élevé. Mais ils donnent à réfléchir.

 

2.1.2. La technique de la marionnette

Sans avoir demandé de développer ni avoir fait allusion, des interviewés ont pris l’initiative de raconter leur point de vue sur une résistance sociétale à leur encontre, qui est particulière. Il s’agirait d’une manipulation dont ils se sentent victimes. Les narrateurs expliquent que les média se braquent sur ce qui paraît effrayant mais point redoutable (comme le mouvement gothique, disent-ils) au lieu de tourner l’attention de la société : sur ce qui serait le plus dangereux pour notre société à savoir l’intégrisme musulman. Un douloureux témoignage[3] par intermédiaire de l’interviewé raconte la crainte tant de la police que des média d’enquêter dans les milieux musulmans. Tous nos interviewés qui ont exposé leur point de vue sur la manipulation médiatique expliquent que les regards sont expressément tournés vers des milieux qui inspirent la méfiance du grand public, de manière à éviter une psychose sociétale devant la croissance hégémonique de l’islam en Europe et de certaines méthodes intégristes de coulisse. Il y aurait donc pour les répondants un jeu de marionnettes par lequel on braquerait l’attention sur le milieu gothiques et sur d’autres thématiques afin de cacher de réels problèmes de société.

 

2.2. Environnement éducatif

 

Les acteurs éducatifs sont les personnes qui entourent un jeune ou un groupe de jeunes pour leur assurer le mieux possible un cadre d’épanouissement personnel. Ce sont les initiateurs de la socialisation primaire, les premières personnes responsables du développement personnel et social du jeune et ce, de sa naissance à son autonomie. L’attention que l’environnement éducatif est souvent un frein ou un pénible obstacle quand un jeune se constitue une identité singulière (ou qu’il semble s’en constituer une). Dès les premiers signes apparents de cette constitution identitaire la surveillance de l’environnement éducatif va généralement s’accroître au rythme de l’avancement  du jeune vers sa création d’une identité gothique. Les acteurs éducatifs, et plus particulièrement la famille, voient souvent dans la construction d’une identité atypique d’un jeune une « rupture avec les modes de comportements conventionnels de son milieu social ».[4] Deux acteurs éducatifs sont à retenir : les patents et le personnel éducatif d’établissements scolaires (professeurs, éducateurs et directeurs d’écoles). Ces deux types d’acteurs entrent parfois en relation pour remplir au mieux leur responsabilité éducative.

 

(1) Parents. La résistance des parents envers leur enfant est naturellement moins forte, voire inexistante, envers ceux qui ont acquis leur autonomie. Et inversement, l’enfant qui est sous la responsabilité parentale ressent davantage la résistance parentale. Nous n’en avons pas rencontré en maison d’accueil ou chez un tuteur. La surveillance imbriquée à la résistance est d’autant plus forte quand l’enfant commence à changer ses comportements, ses habitudes, ses fréquentations, à se vêtir en noir et surtout quand les résultats scolaires déclinent. Ces indications créent généralement et, à juste titre, de profondes inquiétudes chez les parents d’enfants qui s’impliquent dans la mouvance gothique. Nous faisons donc l’hypothèse que plus la conversion du jeune laisse voir des indications perçues comme dangereuses, plus la résistance des parents sera forte. Selon le degré de conversion de l’enfant et le degré de dangerosité perçue par les parents, ce changement peut provoquer, dans un premier temps au moins, un climat tendu d’incompréhension entre l’enfant et les parents. Les sept interviewés âgés de moins de vingt ans ont raconté que leurs parents n’étaient pas favorables à ce qu’ils s’habillent en gothique. Mais la tolérance parentale a souvent été énoncée par ceux-ci. L’acceptation diffère d’une famille à l’autre mais tous ont raconté que leurs parents ont essayé et essaient encore de comprendre les raisons de leurs changements (look et fréquentations sociales) en vue de graduer leur tolérance. Il semble que la démarche de compréhension chez les parents a pour objectif de s’assurer que la fabrication d’une identité gothique chez leur rejeton n’est qu’un passage initiatique entre l’enfance et l’âge adulte. La démarche de compréhension des parents semble aussi montrer, selon les adolescents interviewés, que les parents cherchent à obtenir la certitude que cette conversion identitaire n’oriente pas leur enfant vers des situations potentiellement dangereuses pour son intégrité physique et psychique. Le premier exemple raconte la difficulté pour un adolescent de rassurer ses parents compte tenu du fait qu’il n’avait pas les mots pour structurer sa pensée et parvenir à apaiser ses parents inquiets de le voir habillé en gothique.

 

Ça m’est arrivé à des repas de beaucoup discuter avec eux pour leur expliquer en quoi consiste mon « mode de penser », pourquoi je m’habille comme ça. J’ai essayé de leur faire comprendre du mieux que je pouvais, que je me sentais bien comme j’étais, qu’il n’y avait aucun problème et qu’il ne fallait pas s’en faire pour moi. Et en fait, ils ont mis beaucoup de temps à comprendre ça parce que je n’arrivais pas à trouver les mots, j’étais plus jeune, je n’arrivais pas bien à m’expliquer, à structurer. [H. 17 ans, étudiant, Bruxelles].

 

Il est intéressant de constater l’emploi du terme « mode de penser » dans un contexte où le jeune sujet doit expliquer à ses parents les raisons pour lesquelles il s’habille en gothique. En effet, cette liaison nous ramène à la manière d’intégrer une culture par socialisation.

Le second extrait nous rappelle deux des pré-conditions à l’intégration dans le milieu gothique. Il s’agit ici d’une interviewée issue d’un milieu social conformiste à forte homogénéité qui a vécu une longue période d’isolement due au fait de ne pouvoir quitter la maison pour côtoyer d’autres immigrés de la même classe sociale et de la même religion. Plus précisément, l’extrait montre un exemple de résistance familiale envers une jeune femme de famille immigrée qui, fut « exilée » (terme employé par le sujet) dans la famille d’origine en Crète pour être écartée de ses habitudes de « fêtarde ». L’interviewée a fréquenté un milieu gothique pendant sa période d’isolement. L’extrait nous montre aussi l’image que le mouvement gothique produit dans la pensée des membres de sa famille, tous croyants et pratiquants (orthodoxes).

 

Mais, je ne regrette pas que mes parents m’ont exilé là-bas [en Crête]. Par contre, quand c’était appris [fréquentation du milieu gothique crétois], ma grand-mère a failli faire une crise cardiaque. (…) Ah, pour la famille, mes parents, j’étais avec Satan, j’étais du mauvais côté. C’est encore pire que ce que j’avais fait ici, hein [sorties en cachette pendant la première année d’études supérieures]. Quand ils m’ont ramenée à la maison, ils ont fait venir un prêtre pour qu’il fasse une prière, pour sortir un mauvais truc qui était en moi, soit-disant. Alors que moi, je suis très bien. [F. 27 ans, employée, Bruxelles].

 

C’est pour rassurer et prévenir les parents des risques possibles de la conversion identitaire (ou passage identitaire) que les rares spécialistes[5] ayant étudié le « phénomène gothique » sont invités à transmettre leurs connaissances et conseils dans la presse de vulgarisation et lors d’émissions télévisées (ex. mardi 27 mars 2007 l’émission « ça se discute » sur France 2 prend le titre de « faut-il avoir peur du gothisme[6] ? »)

 

(2) écoles. Tous les jeunes ne rencontrent pas de difficultés scolaires. En ce qui concerne les sept sujets gothiques âgés de moins de vingt ans, quatre ont refait une ou plusieurs années scolaires au moment de leur intégration dans le milieu gothique, c’est-à-dire lors de la période entre leurs premières fréquentations avec d’autres participants au milieu gothique et leur première soirée ou concert dans le milieu. Cette période caractérisée par l’adoption de vêtements noirs attire l’attention des acteurs éducatifs de l’établissement scolaire. L’attention diffère selon la réputation de l’école. Ainsi une école dite de « bonne réputation » est considérée par les interviewés comme une école « sélective » où les normes et l’homogénéité sont importantes. Douze des dix-sept disent d’eux-mêmes avoir été dans une école à la fois réputée et sélective. Neuf d’entre eux ont expliqué avoir fait le choix de quitter cette école pour trouver une école moins normative (tant au niveau de l’instruction que dans les interactions entre collégiens), et surtout une école où il y a une plus grande hétérogénéité dans le port des vêtements, ce qui indiquerait selon eux davantage de tolérance. Il en résulte que les trois autres interviewés ont tenu à terminer leurs études secondaires dans la même école où l’exigence vestimentaire ne les empêchait pas d’affirmer leur identité gothique. Nous remarquons une fois de plus que le milieu gothique se compose de sujets ayant un capital culturel assez élevé compte tenu du fait que beaucoup d’entre eux ont suivi un enseignement de qualité. La section artistique est prisée par ceux qui rencontrent des difficultés scolaires et/ou qui cherchent une filière scolaire où il est possible de vivre plus librement la création de soi sans résistances extérieures. Les deux extraits racontent la présence ou l’absence de résistance rencontrée à l’école.

 

En plus à ce moment-là, j’étais dans une école de … péteux, BCBG et moi j’ai commencé à changer de style et tout, et tout le monde a commencé à me regarder de haut, même des profs… et des éduc. Je ne me sentais pas très à l’aise en fait. Donc je restais timide, fort dans mon coin à dessiner. Ça n’a pas accentué mon côté timide mais mon côté retrait oui. (…) J’ai changé d’école après la 3e. J’avais le choix entre doubler ou passer en 4e technique de transition, section artistique, donc j’ai choisi de passer en technique et puis j’avais envie de quitter l’école où je ne me sentais plus à l’aise. Je n’arrivais plus à supporter la mentalité. [H. 17 ans, étudiante, Bruxelles].

 

Cette adolescente n’a pas supporté la résistance des acteurs éducatifs et des pairs qu’elle côtoyait dans un cadre scolaire qu’on suppose strict sur la tenue vestimentaire. En effet elle témoigne qu’il y avait une différence de mentalité entre elle et l’environnement scolaire dans lequel elle se sentait mal à l’aise compte tenu du fait qu’elle se sentait stigmatisée à partir du moment où elle a changé de style. On peut faire l’hypothèse que cette résistance mal vécue a amené le sujet à ne plus fournir d’efforts dans son travail scolaire et à s’enfermer dans sa timidité jusqu’à ce qu’elle puisse trouver dans la section artistique un espace de tolérance où elle pouvait affirmer sa différence et vaincre sa timidité sans revivre la résistance des acteurs scolaires. L’extrait suivant vient d’un interviewé qui a suivi quasiment toute sa scolarité dans une école pour enfants de militaires belges située en Allemagne.

 

On avait le nombre pour nous. Je vais dire on était quand même une vingtaine à avoir tous les looks. Et je crois que les gens, les profs, dans une école, vingt comme nous ça fait tout de suite beaucoup. Donc ça passait mieux. Si tu étais tout seul je crois que ce serait moins bien passé. [H. 35 ans, technicien son, Mons-Borinage].

 

Ce passage renforce l’idée qu’il y a tolérance scolaire s’il y a une diversité de styles vestimentaires au sein de l’établissement scolaire. La résistance des enseignants semble donc moindre quand ceux-ci se trouvent devant une certaine hétérogénéité et non pas devant un cas unique qui marque trop la différence comme c’est le cas de l’adolescente ci-dessus. On peut également lier ce bref passage narratif à une pré-condition d’entrée dans le mouvement gothique (celle d’avoir grandi dans un milieu fermé, conformiste à forte homogénéité). En effet, les enfants de militaires ont adopté (selon deux interviewés nés de pères militaire) le style gothique par rejet de l’esprit socialisant d’un corps qui uniformise et forge des individus.

 

2.3. Environnement des pairs

 

Nous l’avons déjà vu sans réellement le développer, des résistances se font aussi sentir au sein de mêmes cohortes, surtout chez les adolescents. À l’école ou dans le quartier, les interactions entre un jeune qui s’initie au mouvement gothique et ses pairs s’inscrivent souvent dans un processus d’exclusion et/ou d’auto-exclusion. Nous remarquons que ce dernier processus fait suite généralement au premier. Deux situations sont observables. 

 

(1) L’individu qui entre dans le mouvement gothique se voit l’objet de résistance de ces camarades avec qui il entretenait de bons rapports. A côté ceux-ci restera une minorité car la plupart auront fait le choix de rompre les contacts avec un camarde qui change ou qui a changé. Celui-ci, par sa tenue excentrique, son discours et ses affinités pour la culture gothique, ne correspond plus à l’homogénéité du groupe de pairs qui ne partage pas son goût. Il sent qu’il va perdre ses camarades mais continue sa progression identitaire et va chercher un espace de vie sociale où les interactions lui seront moins pénibles à vivre. Faisant suite aux résistances des camarades la rupture est douloureuse. C’est à ce moment que se fait sentir, chez le sujet, le besoin de quitter des camarades qu’il considère désormais comme intolérants et incompréhensifs. Il ira rejoindre le milieu gothique où les membres offrent un espace de partage des mêmes goûts, un sentiment d’appartenance, ce qui lui donne un confort relationnel. Ce changement est parfois vécu avec le sentiment d’avoir fait ou de devoir faire table rase avec ses amis, avec « la clique ».

 

J’ai gardé une amie qui est très à l’écoute de ce que je lui dis, qui ne juge pas beaucoup. En tout cas, elle ne me dit rien. Mais, mon entourage, il a radicalement changé. [F. 19 ans, étudiante, Wavre-Ottignies].

 

(2) La seconde situation est celle des pairs avec qui le sujet n’entretient pas d’esprit de camaraderie. Vivre ensemble dans l’indifférence peut mener à la violence vis-à-vis du jeune qui se transforme. Il y a comme une tension latente qui éclate lors du changement. La résistance est perçue par les interviewés comme constante, usante et fondée sur l’ignorance. Un jeune non interviewé pour la recherche mais membre (par sa participation) de mon terrain de recherche (Blizark) a eu une idée intéressante pour tenter de mettre fin à la résistance des pairs de sa ville. Ce jeune souffrant de railleries a interpellé RTL-TVI pour que des journalistes fassent un reportage sur sa vie de gothique au quotidien afin de se débarrasser des préjugés et stéréotypes venant des pairs dont il est la victime à l’école et dans sa ville. Lors de mon observation participante d’octobre dans une soirée Blizark, une équipe de RTL-TVI est venue le filmer et l’interviewer après l’avoir suivi dans son quartier et dans sa famille. De ce suivi est diffusé sur la chaîne de télévision Club RTL le 2 novembre 2006, un reportage nommé « Le Bal des Vampires » qui répond à l’appel d’une jeune gothique souhaitant ne plus être la cible des autres jeunes de son environnement de pairs. Son message s’adresse également à tous les téléspectateurs en vue de leur apporter une représentation plus juste de ce qu’est l’identité gothique et d’espérer du plus grand nombre une tolérance vis-à-vis de celle-ci.

 

2.4. Environnement professionnel

 

Les résistances dans le monde du travail varient selon le poste qu’occupe le sujet gothique et selon sa capacité à s’adapter à son environnement professionnel. À l’exception de deux artistes indépendants (dont l’un a un statut juridiquement reconnu), tous ceux qui possédaient un emploi au moment de l’interview ont confirmé avoir dû faire le choix entre s’habiller de vêtements adéquats pour leur emploi ou prendre le risque de le perdre en portant des vêtements gothiques. Nous comprenons dans ce cas que chaque équipe de travail, incluant le responsable, est un groupe de pression voulant que tous les coopérants conservent une attitude professionnelle adéquate pour la performance dans le milieu de travail.

 

Parfois, il faut faire preuve d’une certaine intelligence et savoir se conformer. Dans notre société, il y a des choses qu’on ne peut pas se permettre. Je veux dire, s’habiller comme ça pour aller travailler…, pas question, on s’adapte, quoi. Je l’ai bien vu dans les jobs d’étudiant que j’ai faits. J’ai essayé mais, bon. [F. 19 ans, étudiante, Wavre-Ottignies].

 

Disons que j’ai un travail qui ne me permet PAS de porter ces vêtements-là, qui me … je ne me sentirais pas à l’aise pour travailler dans ces vêtements-là. On est enseignant, on est debout toute la journée. Je me vois mal en jupe à crinoline en train de travailler avec des enfants de 6 ans toute la journée. Hein ? Et puis, habillée tout en noir, ce n’est pas franchement positif pour les enfants. (…) Goth pour travailler, non ! Donc, en fait, la journée, je me déguise ! Oui ! Vraiment, j’achète des vêtements et je dis : « Je vais chercher un déguisement pour aller travailler. » Je m’achète un pull orange … des choses horribles, horribles ! Mais, bon ! [F. 27 ans, enseignante, Mons-Borinage].

 

Non, déjà au bureau je ne peux pas, je travaille dans une banque. Il est hors de question que je me pointe en jupe ou en kama ou heu... ce genre de fringue comme le latex. Je crois que d’office je sors si je le fais. [H. 25 ans, employé, Bruxelles].

 

Porter le look gothique sur le lieu du travail serait pour les gothiques qui ont un emploi quelque part un employeur un stigmate créant automatiquement la distinction entre les sujets gothiques et les autres acteurs de la scène professionnelle. Pour la plupart des interviewés, cette distinction sur le lieu du métier est suffisante pour que soit perdu leur emploi avec justification. C’est pourquoi ils se sentent contraints de s’adapter, de se conformer aux normes de leur institution en s’habillant selon celles-ci comme nous l’expliquent les extraits. Ils racontent avoir le sentiment de devoir se déguiser pour aller travailler. Les plus jeunes faisant des jobs d’étudiant font également l’expérience des exigences du monde du travail. Les résistances à la construction d’une identité gothique ne sont pas qu’internes et externes au milieu gothique mais le sujet en cours d’initiation peut être lui-même une source de résistance.

 

 

3.     Résistance de soi

 

Les épreuves à surmonter pour obtenir sa reconnaissance identitaire ne se font pas qu’au niveau interne et externe du milieu gothique. Le sujet se forgeant son identité est aussi en résistance à lui-même. Il n’avance pas tête baissée sans réfléchir à ses motivations. La peur et la remise en question accompagnent le néophyte dans son parcours initiatique. Un phénomène embarrassant se développe parfois chez certains, celui d’être coincé dans son identité et d’avoir l’impression de ne plus pouvoir faire demi-tour.

 

3.1. La remise en question

 

La création d’une identité implique pour le sujet de s’exercer à se représenter au moins mentalement avec les caractéristiques de celle qu’il est en phase de concevoir. Le sujet se voit dans un « avant » et un « après ». Il se met mentalement en situation, tel un sujet sur scène, pour savoir si la représentation identitaire qu’il se crée lui convient et si la réalisation lui sera possible. Cette convenance et cette possibilité prennent en compte affects, sensations et émotions. J.C. Kaufmann explique le travail réflectif chez les sujets pendant leur processus identitaire : « Le moment identitaire est assez souvent une mise en questions visant à reformuler les évidences constitutives de l’action. La matière première étant la représentation de soi, il est fréquent toutefois que la simple visualisation d’images permette de faire l’économie de la réflexivité. Il suffit de s’imaginer dans une situation donnée pour percevoir intuitivement la faisabilité de l’action. »[7] L’action se réfère ici à la construction de l’identité gothique, c’est-à-dire aussi bien visible pour autrui que tout ce qui touche à la vie interne. Le port de vêtements spécifiques à la culture gothique, l’imprégnation de l’état d’esprit de celle-ci dans l’âme et dans les faits et gestes modifient l’identité. Cette modification invite le sujet à la mise et à la remise en question de sa construction identitaire. La résistance de soi se vit généralement lors de la période d’initiation, au moment où le sujet réfléchit sur ce que lui procure le milieu dans lequel il vient d’entrer. Période fragile pour les nouveaux arrivants qui se sentent pris entre toutes les résistances auxquelles il fait face et le réconfort que le milieu lui offre. C’est donc dans ce moment que le sujet hésite entre l’abandon et la poursuite de son projet identitaire né de son goût pour la culture gothique. Il arrive parfois que de ces deux tensions le sujet construit avec lucidité une balance coûts-bénéfices devant l’identité gothique qu’il conçoit. Antérieurement à l’intégration dans le milieu gothique mais en recherche de ralliement avec celui-ci, une peur est souvent perçue par les sujets comme résistance de soi.

(1) Peur devant les clichés. Le premier extrait témoigne de la crainte d’un interviewé à propos de intégration.

 

J’avais un peu peur d’entrer dans ce milieu-là. Je me disais, voilà, je vais peut-être découvrir des gens… Parce que j’avais entendu des clichés : tous dépressifs, fermés, mélancoliques, suicidaires. Je me suis donc dit que ça ne devrait pas être très gai à fréquenter. Au niveau fête et ambiance, qu’est-ce qu’il en est ? J’ai essayé de m’imaginer et j’ai été voir sur internet les types de soirées rock, new wave, industriel, electro et je me suis dit « tiens, on passe ce genre de musique là dans leur soirée ! » Et donc j’ai essayé de m’imaginer le genre de soirée avec des personnes habillées tout en noir et des cadavres qui dansaient des danses macabres, des gens fermés qui ne se parlaient pas. Oui, j’avais peur d’entrer dans ce milieu-là. Je me suis dis, mais je ne suis pas comme ça, je suis ouvert quand je veux, je peux faire la fête, ça ne m’empêche pas de m’habiller en gothique parce que j’aime bien ces vêtements-là. J’avais peur aussi qu’on me juge sur mes vêtements, qu’ils ne soient pas gothiques. Ce sont tous des a priori que je me faisais. [H. 30 ans, employé, Mons-Borinage].

 

L’image que donne à voir le milieu gothique peut séduire des sujets en recherche d’un espace de socialisation comme il l’a été expliqué au début de cette seconde partie. Des sujets attirés par les caractéristiques du milieu peuvent néanmoins freiner leur enthousiasme devant certaines de celles-ci. L’extrait ci-dessous montre la peur d’entrer dans un milieu froid, dépressif, fermé mélancolique et suicidaire. Après son immersion initiatique, le narrateur a pu estomper sa peur en estimant que son exercice mental de représentation du milieu n’était que préjugés.

 

(2) Choix rationnel. Un extrait qui raconte comment le sujet gothique a réaffirmé son adhésion lors de sa période d’intégration.

 

Avant, non, je me disais que ça n’avait aucune importance d’adhérer ou non. (…) Et au niveau de l’habillement c’était aussi mes envies mais heu... mais par rapport aux gens, mais surtout par rapport aux questions que je me pose. Parfois, je me les pose moi-même ou quelqu’un me le demande, si je me considère comme goth, (…) Donc, ces questions viennent généralement au moment où on me demande de réaffirmer.  (…) Qu’est-ce que ça me rapporte de dire que j’en fais partie et qu’est-ce que ça me rapporte de le nier ? (…) Au moment où je suis entré en répondant « oui » à la première personne qui me l’a demandé, c’est parce que j’avais l’impression que malgré toutes les conneries que j’avais déjà vues dans ce mouvement, c’étaient des idées que j’étais prêt à défendre. Et donc, ça me poussait à dire « oui » et à exprimer tout ce qu’il y a moyen d’exprimer. (…) Avec les idées et l’esthétique. Oui, vraiment c’est ça. Je me demandais si ces idées et l’esthétique me correspondaient, me convenaient encore. Si c’est encore moi.  (…)  Ce qui me poussait ou ce qui m’aurait poussé à dire « non » c’est les étiquettes. Je n’ai pas envie qu’on me dise, de me dire que... heu… pardon, de me dire goth parce que ça sous-entendrait certaines choses pour lesquelles je ne suis pas d’accord et puis il y a aussi tout un tas de cons dans ce mouvement et je n’ai pas envie d’être apparenté à ceux-là.  (…) Oui, il y a toujours malgré tout certaines choses qui valent la peine d’être défendues. (Rire) Ça fait un peu, beau chevalier face à l’envahisseur, je vais encore me battre, défendre mes valeurs, mais bon, je défends ! [H. 18 ans, étudiant. Ottignies-Wavre].

 

Le narrateur montre sa rationalité dans le choix qu’il avait à faire entre affirmer son appartenance au milieu gothique ou s’en écarter. Nous voyons qu’il fait le bilan entre le pour et le contre concernant son adhésion. Il conclut logiquement en faveur des valeurs qu’il défend. Son adhésion au milieu gothique s’explique donc par une « rationalité en valeur » pour emprunter le concept de Max Weber dans Économie et société[8],étude générale des actions humaines.

 

3.2. Le piège

 

Il s’agit du phénomène où le sujet se retrouve coincé à devoir poursuivre malgré lui la construction de son identité gothique. Un seul cas a été observé mais il nous semble intéressant de le retenir. Peut-être que la raison d’une observation unique vient du fait que ce cas est apparu à la quinzième interview et que personne n’avait songé à raconter cela jusque là. L’enquêteur lui-même n’avait pas pensé à cette éventualité. Si j’avais pris en compte ce phénomène plus tôt et que les interviews auraient été plus nombreuses, nous aurions peut-être trouver des cas semblables. À la (re)lecture de l’ouvrage de Kaufmann ce phénomène n’apparaît pas dans sa théorie. L’auteur développe juste en quelques pages l’enfermement identitaire chez les fans qui limitent leurs horizons pour se consacrer à ce à quoi ils vouent une adoration passionnée. Ce cas de figure expliqué par Kaufmann ne nous concerne pas ici. Il s’agit d’un adolescent qui a l’impression d’avoir été piégé par l’affirmation entêtée de sa différence (construite dans son processus de création de son identité gothique). C’est-à-dire qu’il s’est intéressé à l’esthétique gothique, et dès les premiers instants de son changement vestimentaire, sont apparues – comme chez beaucoup de jeunes – des résistances extérieures, surtout parentale et scolaires. Le long récit narratif a été sectionné par souci de concision en essayant toutefois de ne pas perdre sa substance informationnelle.

 

Mais comme j’avais du mal à m’intégrer aussi avec les autres élèves parce que je commençais à changer, dans mon école c’est plutôt genre rap, fashion, j’ai eu du mal aussi à m’adapter même si je gardais aussi de bons contacts avec les amis. Et puis les professeurs aussi m’avaient remarqué en pensant qu’il se passait quelque chose, que j’allais mal, parce que j’avais acheté une veste en cuir genre Matrix. Mes prof ont pensé que j’allais mal et donc ils ont tiqué. Ils ont commencé à se rapprocher de moi en pensant qu’ils faisaient bien en essayant de me faire quitter le gothique et puis finalement ils ont commencé à m’enfoncer de plus en plus, je travaillais moins bien. C’est là que j’ai commencé à me sentir mal et j’avais encore plus l’envie de devenir gothique. Je ne sais pas si je l’aurais été autant que maintenant si les professeurs ne m’avaient pas autant harcelé quoi. Mais au départ c’était vraiment parce que ça me plaisait, je n’avais aucun problème. (…) Moi ce que j’essayais de faire comprendre c’est qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter parce que j’étais totalement … j’étais bien. J’étais juste en noir et il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. (…) J’étais bien et j’avais juste envie de m’habiller en noir alors tout le monde l’a mal pris, tout le monde l’a mal compris. (…) Il y avait les professeurs qui n’arrêtaient pas de me harceler à chaque fois que j’avais mon manteau goth (…) Et puis j’ai commencé à m’enfermer, je me suis écarté des élèves, des professeurs. Je m’entendais moins bien avec un professeur qui m’appréciait (…) Je me sentais de plus en plus mal dans l’école. A chaque fois que je revenais je n’avais pas envie de travailler, je n’avais pas envie de voir les gens, je n’avais pas envie de rester avec eux en cours. (…) Les profs disaient « il faudrait que tu arrêtes de t’habiller en gothique. » (…) À l’école personne n’est gothique, il n’y a pas d’originalité dans les élèves donc un élève original sera forcément mal vu quoi. Bon, ça dépend aussi dans quel sens, s’il arrive tout en couleur à l’école on le verra sans doute bien, alors qu’en noir ça fait tout de suite différent des autres, on va le remarquer. Et donc finalement j’ai essayé de m’écarter, il y a eu moins de dialogue, j’ai commencé à moins respecter les profs, les devoirs je les faisais moins, pour les interrogations, j’avais plus de problèmes aussi et je désobéissais parfois et je commençais à avoir une mauvaise opinion de tout le monde genre « ils sont tous pareils » et ma mère me disait souvent « mais allez François, il faut que tu fasses ton devoir sinon la prof de math va pas être contente » et moi je disais « j’emmerde ma prof de math ». Tout ça, ça ne serait pas produit si on m’avait posé des questions, mais on n’m’a pas posé de questions, on m’a dit «  va voir Madame la psychologue de l’école ! » Mais je n’avais pas besoin d’aller voir la psychologue de l’école puisque j’allais bien. Bref, je n’ai pu discuter avec personne, il n’y avait aucun dialogue, donc finalement j’étais bloqué, j’ai continué à évoluer vers le milieu goth jusqu’à maintenant. [H. 15 ans, étudiant, Bruxelles].

 

Ce long passage narratif montre le processus difficile de ce jeune entrant dans le milieu gothique et se construisant une identité gothique. Les résistances extérieures sont fortes et ont une répercussion sur les motivations de l’adolescent. Devant ces épreuves le jeune a résisté aux pressions exercées sur lui et ce pour défendre ses goûts mais surtout afin de ne pas perdre la face. L’affirmation de soi est là un phénomène propre de l’adolescence où les jeunes cherchent à changer leur identité quittant l’image d’un enfant pour celle d’un adulte. L’affirmation de soi, nous l’avons vu, est un des six points de cohérence entre aspiration des sujets et images du milieu [chapitre 2]. Rappelons qu’il s’agit d’un rapport a priori bénéfique entre ce qu’attend un sujet de son intégration et ce que donne à voir le milieu gothique. Nous pensons donc qu’il y a tout un travail de réflexion chez les sujets intégrant le milieu gothique depuis leur volonté à le découvrir jusqu’à l’affirmation de l’identité gothique construite. La rationalité en valeur (défendre les valeurs du mouvement, défendre son estime personnelle, etc.) semble être la logique que prennent les sujets dans leur parcours de construction identitaire et dans la décision à prendre entre s’affirmer en adhérant au milieu ou s’en écarter.

Les résistances ne sont pas toujours inscrites dans des relations sociales. Certaines peuvent être indépendantes de la volonté humaine.

 

 

4. Résistances indépendantes

 

Les résistances indépendantes sont les résistances qui ne ressortissent pas du pouvoir du sujet. Elles isolent ou empêchent un sujet de rejoindre le mouvement gothique. Il s’agit de l’âge et de la situation géographique. La recherche ne nous permet pas d’être complets dans ce développement. En effet, nous estimons qu’il doit certainement exister d’autres résistances indépendantes que nous n’avons pas rencontrées au cours de la recherche et de l’analyse.

 

Être mineur est un frein à l’intégration au milieu gothique. Le sujet mineur se verra se fermer de nombreuses portes d’établissements et d’événements du milieu gothique. Une tolérance se fait cependant pour les jeunes âgés d’au moins 16 ans, c’est le cas du Rock Classic Bar, de Blizark, des concerts metal à la Maison des Jeunes de Wavre et au site internet parano.be : lieux de rassemblement où se côtoient les participants qui ont été interviewés. Les moins de 16 ans doivent se limiter aux lieux publics comme le Mont des Arts à Bruxelles où à l’école ; autant dire qu’ils n’ont pas accès au milieu mais plutôt à la mouvance. L’accès aux produits culturels gothiques est libre sans distinction d’âge.

 

Le lieu d’habitat est une résistance à l’accès des lieux (physiques) de rencontres. Habiter en peine campagne est entravant pour l’intégration du milieu gothique. Cet obstacle nécessite d’avoir à disposition un moyen de transport privé ou public permettant de rejoindre les lieux de rencontres qui sont essentiellement situés en zone urbaine. La vie communicationnelle d’internet ne permet pas de sentir la vie sociale sur toutes ses coutures. Les sujets ressentent le besoin de participer activement sur une scène physique et de vivre des interactions dans un contexte naturel sans paramètre cybernétique. C’est pourquoi ceux qui n’ont pas d’accès à une participation naturelle au sein du milieu pour une raison géographique se sentent mis devant une résistance indépendante.

 

 

 

La conclusion : l’intégration d’un espace de socialisation n’est pas sans contraintes. Que d’obstacles à franchir devant lesquels le sujet, tel un pèlerin sur la route de la conversion, paie le prix de son changement identitaire. Le sujet rencontre au cours de son intégration dans le milieu gothique des obstacles à plusieurs niveaux que l’on nommera « résistances ». Celles-ci peuvent être comprises comme des épreuves à surmonter pour gagner la reconnaissance d’autrui et de soi à l’égard de l’identité que le sujet se donne. La visibilité de cette nouvelle identité et la tentative d’affirmer celle-ci engendrent des réactions sociales et une remise en question. C’est donc par des interactions sociales que se font sentir les résistances. Celles-ci se vivent dans tous les champs de la vie sociale du sujet qui se construit une « identité gothique ». Nous avons développé quatre sortes de résistances : intérieures, extérieures, de soi et indépendantes. Les résistances intérieures concernent les réactions d’autres membres du milieu que le sujet souhaite intégrer. Ce sont souvent des tests de connaissances, l’épreuve de l’étiquetage et le respect des normes. Pour les résistances extérieures, il s’agit souvent des obstacles engendrés dans le contexte éducatif du sujet. Les parents et autres responsables éducatifs du sujet se soucient de la mutation de celui-ci et le freinent généralement dans la construction de son identité gothique. Pour le dernier type de résistance, il s’agit d’obstacles indépendants comme l’âge et la situation géographique empêchant le sujet de rallier – au moins physiquement –le milieu gothique.

Nous terminons cette conclusion en ajoutant qu’il existe des facteurs expliquant la sortie des sujets gothiques du milieu gothique ou une interruption de participation dans celui-ci. Il s’agit de la perte d’intérêt pour le milieu, de l’entrée dans la vie professionnelle, de la rupture avec le conjoint ou la conjointe et d’un enfant à charge. Ces facteurs ne seront pas développés dans ce travail mais méritent d’être cités.

S’il y a résistances, le sujet en mutation perçoit des stimulants à se construire une identité gothique, lesquels sont souvent basés sur le sentiment de pouvoir s’épanouir dans l’espace de socialisation qui l’attire et l’intéresse qu’est le milieu gothique.  

 

 



[1] Le rap (Rhythm And Poetry ou Rock Against Police) qui entre dans me mouvement culturel hip-hop est un genre musical apparu dans les années 1970 dans les quartiers populaire de New York. L'aspect contestataire est  souligné dans une description des problèmes sociaux tels que le racisme, la pauvreté, le chômage, l'exclusion. Médiatisé et commercialisé, le rap est devenu un courant musical très à la mode dans le monde d’aujourd’hui.

[2] Un article racontant l’existence de sujets gothiques au Maroc a été écrit par un Marocain et est disponible sur  le site www.jeunesdumaroc.com/article549.html 

[3] Organisation de viols de femmes musulmanes ne portant pas le voile. Des garages à Bruxelles seraient loués expressément pour éviter de faire des détours lors du rapt des victimes. La source est un interviewé qui aurait été  faire une déposition de viol à la police avec son amie. Toujours selon le narrateur, la police n’aurait fait que de faibles recherches par crainte d’aller sur des lieux dangereux et/ou d’engendrer une émeute raciale par solidarité religieuse et communautaire. Nous n’avons pas de preuve pour confirmer les propos de l’interviewé.

[4] BECKER, Howard, op.cit., p.140

[5] Les Français Antoine Durafour (sociologue), Jacky Cordier (historien des religions), Paul Ariès (politologue) et le Québécois Benjamin-Hugo Leblanc (sociologue des religions) sont les experts les plus couramment cités et présentés dans les medias.

[6] Le terme « gothisme » avec donc un  suffixe est parfois employé par les médias. Sans doute pour susciter l’attention que c’est un mouvement, un courant, une idéologie.

[7] KAUFMANN, Jean-Claude, oc.cit., p.179

[8] WEBER, Max, Économie et société (1922), Plon, Paris, 1971.

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Bertrand de Witte

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