A N A L Y S E   D E 

  L A   N É B U L E U S E   G O T H I Q U E

 

ÉTUDE  SOCIO-ANTHROPOLOGIQUE

SUR  LA  CULTURE  ET  L'IDENTITE  GOTHIQUE

 

 

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    PARTIE 2 : IDENTITE GOTHIQUE

    1. Devenir Sujet

    2. De la séduction à la quête
     3. Intégration
     4. Ruptures et investissements : les axes de la mutation
     5. Résistances : le prix à payer
     6. Stimulants et épanouissement : les bénéfices
     7. CONCLUSION

 

CHAPITRE 6

Stimulants et épanouissement : les bénéfices

 

Ce dernier chapitre achève la réponse à la question de départ. Nous avons donné l’explication du « comment » un sujet se construit une identité gothique et s’intègre dans le milieu gothique. À présent, nous allons répondre au « pourquoi ». Avant de développer les motivations, nous pensons qu’il est nécessaire de faire une synthèse du parcours d’intégration des interviewés que nous avons présenté de manière idéale. Ce rappel permet de bien avoir à l’esprit ce qui a été expliqué avec profondeur et d’introduit en même temps les derniers éléments à fournir pour répondre, de manière complète, à la question de départ.

 

Le sujet cherchant un espace de socialisation se dégage progressivement d’un vide ou d’un trop plein anomique de signaux venant de partout. Ce dégagement se fait lorsque le sujet prend conscience qu’il existe un milieu social qui l’intéresse. Il aura suivi par séduction les signaux le conduisant à la  « porte d’un milieu » (ex. forum et site internet). Il a pu trouver un initiateur pour prendre connaissance de l’intérieur de cet espace de socialisation qui l’attirait et dans lequel il espère trouver sa place. Le sujet, tel un pèlerin suivant des balises le conduisant à un nouvel espace social est, nous l’avons vu, est confronté à des résistances de différente nature. Son parcours initiatique le place dans une situation bouleversante puisqu’il y a changement, construction identitaire. Dans cette mutation, il est confronté à des épreuves, des résistances. Le sujet se trouve donc à la croisée de son initiation dans laquelle se trouvent des axes de mutation et des résistances auxquels il fait face. Dans cette tension la conversion est stimulée par des discours et des actions qui (re)socialisent le sujet et dans lesquels il s’investit. Le nouvel arrivant oriente ses actions et ses énergies vers ce qu’il croit être l’épanouissement de son identité ou plus exactement l’une de ses facettes identitaires. Cette orientation identitaire se base sur des raisons qui lui sont propres. Des stimulants, des valeurs amènent le sujet à se dégager de cette croisée pour s’élever vers ce qu’il estime bénéfique pour lui. Quels sont les bénéfices qui ont stimulé nos interviewés à poursuivre leur entrée dans le milieu gothique et à forger leur identité gothique est la question que nous nous posons.

 

À la question « qu’est-ce qui vous motive à évoluer dans le milieu gothique? »  les réponses font écho aux motivations des sujets à s’intéresser au milieu gothique sans le connaître. Ces dernières correspondent à la cohérence déductive entre aspiration des sujets (aspiration identitaire) et les images du milieu gothique qu’ils se représentent mentalement. Reprenons donc les points de cohérence selon les réponses qui nous ont été livrées. L’affirmation de soi, le goût de la culture gothique et les permissions prises ont été les trois réponses les plus récurrentes. S’ajoutent à cela d’autres thématiques qui nécessitent d’être prises en compte et qui servent en quelque sorte de maillons construisant une logique d’attractivité au milieu gothique. Nous allons donc développer les trois grandes réponses qui nous ont été données de manière la plus récurrente (significative) par ordre décroissant, c’est-à-dire en allant des réponses les plus récurrentes aux plus particulières. Les trois points sont : l’affirmation du soi, le rejet héroïque et le dernier qui consiste à voir chez les sujets gothiques des permissions prises par rapport à une certaine standardisation de la subjectivité.

 

1. L’affirmation de soi

 

L’affirmation de soi et le goût de la culture gothique ont été les réponses prédominantes à la question concernant les motivations d’intégration dans le milieu gothique. Ces deux réponses sont très proches dans la mesure où le sujet voulant s’affirmer passe par l’affirmation de ses goûts. Développons les deux réponses séparément en posant néanmoins çà et là des passerelles de liaison.

 

1.1. L’idéologie séduisante du « être soi »

 

Il est curieux de constater qu’encore une fois tous les répondants aux interviews et même au-delà (observations participantes, lectures, recherches sur internet) ont, d’une manière spontanée et indépendante des questions, évoqué ou développé un discours valorisant sur le « être soi ». Par interprétation, il y a fort à penser que ce discours circule à l’intérieur du milieu créant ainsi une croyance. Cette production sociale serait en quelque sorte une idée qui rassemble et régule les sujets autour d’un projet individuel partagé par tous. Croyance qui stimule donc la projection de soi dans un processus de développement identitaire. Nous faisons l’hypothèse qu’il y a une sorte de croyance idéologique partagée par les sujets du milieu gothique qui est celle d’atteindre l’idéal de soi par la recherche sur soi.

Cette mission que découvre un nouvel arrivant peut lui sembler être d’un apport considérable. En effet, par un discours informel présenté par tous, le sujet qui cherche un espace de socialisation comprend que le milieu gothique lui propose d’essayer d’atteindre « l’idéal de sa personnalité ». On lui fait rapidement comprendre, par un discours implicite (y compris par les véhicules de l’art gothique et par le look) qu’en intégrant le milieu il pourrait être mieux lui-même et ainsi quitter, du moins mentalement, des normes sociales qui l’empêchent de développer sa « vraie personnalité », son authenticité. Ce propos valorise le sujet qui a l’impression de pouvoir sortir d’un immense formatage identitaire. Il pensera alors que celui-ci s’opère chez tout individu ne prenant pas conscience qu’il faut se libérer des normes sociétales pour être soi-même. Nous ne parlerons pas du grand débat interne sur la question de l’étiquetage de l’« être soi » ou de l’« être gothique ». Comme le montre l’extrait suivant faisant écho à de très nombreux avis enregistrés, le sujet se construit, ou a déjà construit une représentation mentale d’une dichotomie d’individus : le sujet prenant la peine de se rechercher et de trouver son authenticité et le sujet conduit par ce que la société lui demande d’être et dans laquelle il construit son identité pour répondre aux besoins de celle-là.

 

Je les trouve moins cons que la masse. Ils sont moins, je dirais pour certains hein, ils sont moins dupes. A la base, c’est comment dire… une preuve de non duperie parce que voilà quelqu’un qui dit « non, je n’ai pas envie d’être comme les autres c’est que quelque part être comme les autres c’est… il y a un problème, parce que pourquoi doit-on être formaté ?  [H. 35 ans, artiste, Mons-Borinage].

 

Nous voyons dans ce passage une distinction entre les sujets gothiques considérés « moins cons que la masse » et la masse dans laquelle le sujet ne se reconnaît pas, qu’il perçoit comme dupe et formatée. Nous verrons plus loin en quoi consiste ce conditionnement qui prend une dimension soit morale, soit sociale et soit économique.

 

Le sujet en quête comprend donc qu’il a devant lui un espace social propice au développement de son authenticité identitaire, de devenir « ce qu’il est ». Il comprend également pour arriver à cet objectif qu’il a besoin de se connaître et que le milieu lui propose un cadre dans lequel s’offre une invitation à se chercher, à se découvrir. Le néophyte apprend, par la culture du milieu, à favoriser l’expression de la part obscure de sa subjectivité. Lors de ma première immersion pour la phase d’exploration, j’avais été interpellé par la citation « Be yourself in Darkness»[1] qui dominait la salle de la boîte de nuit du Steeple à Waregem. Cette citation est significative dans le sens où il y a bien une orientation dans la manière de se découvrir, d’être soi. L’invitation à être soi s’oriente vers la part obscure de la subjectivité. Elle invite le sujet à s’identifier à la culture gothique caractérisée par un imaginaire sombre.

Même si, orientée vers la recherche de la part sombre de la subjectivité, l’invitation à être soi est d’autant plus séduisante puisque souvent les interviewés ont estimé que la société ne fournit plus, ou pas assez, d’espaces (physiques, sociaux et temporels) propices à la réflexion sur soi. À de nombreuses reprises, et nous l’avons déjà vu, les participants du milieu gothiques estiment que la société est trop bouillante d’informations (faisant réagir les cinq sens), de signaux créant une anomie de repères ou un matraquage d’informations et que le rythme de la vie ne permet pas de réfléchir à cause d’un trop d’intensité et d’un stress accablant. De plus, ils estiment que notre société est organisée selon un système qui porte les individus à ne plus réfléchir sur eux-mêmes et sur le monde. En interprétant les considérations que l’on peut entendre dans les interviews et lors des observations participantes, ce principe permettrait de conditionner les individus qui ne réfléchissent pas (les « gens ordinaires ») de manière à mener les humains à ce que la société dominante souhaite qu’elle poursuive. Une sorte de « formatage » nous dira des interviewés. Ce point sera développé ultérieurement, (dans le point intitulé « le rejet héroïque »). Il est l’un des discours qui motive des sujets à intégrer le milieu gothique et à rejeter certains pans de la société. Voyons d’abord les moyens que le milieu gothique propose pour qu’un sujet puisse se découvrir.

 

1.2. Se chercher, se découvrir

 

Les sujets gothiques expliquent de manière récurrente qu’ils ont eu et continuent à éprouver le besoin de se chercher, de savoir qui ils sont. Cette recherche existentielle se traduit différemment. Deux modes de recherche sont observables : par introspection et par l’extériorisation. (1) L’introspection est facile à comprendre et a déjà été développée dans le chapitre 4, puisque comme il l’a été dit, l’introspection est, dans le milieu gothique, une épreuve et une pratique régulières, lors de mutation identitaire, qui concerne les dimensions émotionnelles, le psychique. L’introspection, en effet, est une épreuve de soi et une pratique qui touche les dimensions intérieures de la subjectivité d’un sujet. Elle est l’exercice mental qui dirige le sujet à prendre connaissance de lui-même. Des interviewés ont raconté qu’ils s’étaient surtout interrogés sur la question de savoir ce qui les caractérise. Ont souvent été citées à cet effet les questions relatives aux goûts, aux amis, à la scolarité, à la sexualité, à l’enfance, à la mort, à la religion, à la famille et au pouvoir d’achat. (2)Extériorisation est le second mode de recherche de soi. C’est-à-dire que le sujet va tester sa personnalité en produisant des faits qui ont la qualité d’être observables et critiquables. Cette production d’actions se fait dans la vie quotidienne et généralement par interactions, mais pas seulement, puisque l’activité artistique est une manière d’extérioriser sa personnalité. Le sujet analysant la réaction d’autrui et la sienne (ou rien que la sienne) estime bon ou mauvais ce qu’il a produit. Par exemple, des interviewés ont raconté que le fait de changer souvent d’emploi était une façon de se chercher. Ces personnes ont expliqué qu’elles visaient à satisfaire le besoin de trouver une place dans laquelle elles se sentiraient reconnues. Elles produisent des actions dans l’espérance de trouver une reconnaissance professionnelle mais surtout sociale. A défaut d’en obtenir une, ces sujets changent régulièrement de cadre de travail. Il y a recherche de soi dans la mesure où le sujet tend à savoir ce qui est à améliorer dans sa personnalité mais aussi ce qui lui semble bon de faire pour gagner une reconnaissance.

 

1.3. La reconnaissance sociale

 

La reconnaissance sociale est un moteur important qui amène un sujet à intégrer un milieu. Nous l’avons vu au début de cette seconde partie puisque la reconnaissance sociale fait partie de l’adhésion à un groupe spécifique (voir les points de cohérence entre aspiration des sujets et image du milieu gothique). La reconnaissance sociale dans un groupe d’appartenance est un besoin naturel chez tout individu qui cherche à s’épanouir. Il est donc normal qu’il soit un facteur d’entrée majeur pour le milieu gothique comme pour tout autre d’ailleurs. L’épanouissement de soi passe donc par l’épanouissement du sujet dans un cadre social. Après l’étude sur le terrain et par les interviews nous remarquons que la reconnaissance sociale d’un sujet se gagne généralement quand celui-ci estime qu’il a « pris sa place ». Prendre sa place signifie, pour les interviewés et les personnes rencontrées lors des soirées, qu’ils sont reconnus par les autres participants du milieu comme faisant également partie de celui-ci, qu’ils participent régulièrement aux soirées organisées par le milieu. Il y a donc une motivation à participer à la vie sociale du milieu pour gagner la reconnaissance des autres sur soi. Être reconnu comme participant à un milieu demande de partager la vie sociale de celui-ci mais surtout de partager les affinités qui rassemblent tous les participants.

 

1.4. L’affirmation d’un goût déviant

 

Depuis le début de son cheminement, après avoir suivi des signaux, le sujet aura compris qu’il partage une affinité avec un ensemble d’individus homogénéisé par la même affinité pour ces signaux. Cette affinité est celle d’un goût particulier pour ce qui est conventionnellement, socialement, inacceptable (pour les gens extérieurs du milieu) et qui est sublimé de manière artistique. Nous l’avons vu, l’affirmation du goût pour ce qui est gothique se précise par des investissements que fait un sujet sur des axes de mutations. Plus seront élevés les investissements, plus forte sera l’affirmation du goût et donc plus l’identité gothique sera prononcée, voire totalisante. Mais il y a un ensemble de résistances auxquelles doit faire face le sujet qui souligne son goût déviant. Malgré ces résistances, des sujets persistent à affirmer leur affinité pour une culture déviante qui sublime ce qui est non socialement acceptable. Cette persistance est en effet stimulée par un discours qui valorise l’individualisation du goût et l’affirmation d’une différence. Le sujet comprend qu’il peut développer grâce à sa participation au milieu gothique son goût personnel pour ce qui n’est pas socialement admis. Le sujet sera reconnu par les participants du milieu s’il témoigne de l’envie d’être ce que lui dit sa personnalité. Le « être soi » signifierait en quelque sorte devoir affirmer son goût déviant. Le discours peut séduire le sujet puisqu’il propose de sublimer dans sa personnalité son goût déviant. Il comprend qu’il peut développer ce qu’il apprécie, lui, et qui est mal perçu du point de vue de la morale sociale (sociétale) en recevant l’appui de toute une communauté de sujets qui, tous, participent d’une manière ou d’une autre à ce projet. Chacun va se développer de façon différente puisque chaque sujet a sa propre personnalité. Mais tous se rejoignent dans le sens qu’ils vont chercher à exprimer ce qu’ils sont à travers une certaine esthétique et dans leur manière d’être. L’apprentissage de soi se fait dans la connaissance de la culture gothique. Il y a donc une socialisation culturelle par l’assimilation du contenu des biens culturels propres au milieu étudié ici. Le sujet pourra témoigner de son savoir culturel et le partager avec d’autres participants. La communion dans une culture déviante implique une marginalisation culturelle par rapport à la culture ou les cultures partagée(s) par l’ensemble des sujets d’une même société.

 

2. Le rejet héroïque

 

2.1. Se dégager de normes dominantes : morale, sociale et économique

 

D’abord séduit par la sublimation de choses socialement inacceptable le sujet cède à son goût déviant en cherchant tous les signaux qui s’y rapportent et qui forment une culture déviante. Déviance culturelle qui se fait par rapport à ce que les sujets gothiques pourraient appeler une « société de conformistes en masse ».

 

Moi j’ai envie d’échapper à la masse intellectuelle, enfin tout ce qui touche au conscient intellectuel de salade, 80% de la population qui sont un peu mou du bulbe. Quand tu vas en soirée gothique les gens ont une culture. [H. 32 ans, infographiste. Mons-Borinage].

 

Un moment j’étais blasée de tout ce qui était une personne conformiste, puis s’adapter à la société… Je n’avais pas envie de m’adapter. Je voulais me marginaliser par rapport aux gens de la société, surtout par rapport à l’école. Là, j’avais l’impression que les gens étaient de plus en plus stupides, qu’ils m’énervaient, euh. (…)C’est vraiment un truc que j’ai toujours eu, à me cultiver, à vouloir apprendre des choses. Dans le milieu goth, les gens ont quelque chose à dire, ils ont un esprit ouvert, [F. 19 ans, étudiante, Wavre-Ottignies].

 

Le sujet en quête aura réussi à intégrer un milieu (ou des milieux) qui produit cette culture de caractère gothique afin de participer à ce qu’il apprécie et de le partager. Le sujet comprend qu’il existe un espace social valorisant une forme de déviance (d’expression artistique) qui l’attire (parfois depuis longtemps). Et qu’il peut affirmer son goût pour cette culture déviante avec le sentiment de ne pas (ou plus) être le seul à apprécier et à vouloir exprimer un goût jugé socialement inacceptable ; parce que seul à dévier dans une société serait comme un « attentat suicide » pour reprendre l’expression du sujet gothique du Maroc. Et enfin, le sujet ensuite séduit par la possibilité d’exprimer son goût déviant qu’il ne peut exprimer dans la « société bien pensante » arrive à se détacher de certaines normes sociétales et en premier chef de biens des pans de la morale. Celle-ci est généralement perçue par le milieu gothique comme « morale de la société dominante » en comparaison de la morale que propose un milieu de culture déviante dans lequel le sujet gothique participe.

 

Mais le sujet gothique ne conteste pas seulement la morale sociale dominante mais aussi ce qui dans la société valoriserait une certaine « standardisation de la subjectivité » sur le plan social et économique. Développons ces deux champs, qui dans la réalité s’imbriquent. (1) La standardisation de la subjectivité dans le champ social qui a été observée dans les interviews. Nous avons dégagé les éléments expliquant cette standardisation dans ce qui nous a été fourni. Il s’agit selon l’analyse que l’on tire du deuil, du stigmate, de la sexualité et du désenchantement. Ces points qui ont été brièvement expliqués au chapitre 2 feront l’objet d’un développement ultérieur intitulé « standardisation de la subjectivité et les permissions prises » car ces points concernent les motivations à l’intégration dans le milieu gothique. Intéressons-nous immédiatement à la standardisation de la subjectivité dans le champ économique lequel s’articule avec la notion d’enchantement. (2) De plus, lors des interviews et des rencontres en observations participantes, on aperçoit une forte contestation vis-à-vis de normes économiques engendrant des pratiques de marketing ayant pour objectif de « vendre du rêve » et qui donc « ré-enchanteraient » le champ social.[2] On comprend par interprétation des interviews que les sujets gothiques contestent les normes marketing pour la raison selon laquelle le ré-enchantement du monde par le marketing n’est aucunement conçue pour le bonheur du monde.  Plutôt en profitant de la désillusion du monde contemporain et des esclaves du travail, le ré-enchentement du monde par le marketing aurait comme visée de proposer un "service-évasion"  et d'en tirer un bénéfice monétaire. Ces pratiques marketing produiraient des normes sociales incarnées par l’appellation « société de consommation » que les sujets gothiques rejettent puisque la valorisation de l’argent, les pratiques du marketing dites consuméristes abrutiraient davantage les individus. Ils estiment, comme le raconte l’interviewée suivante, que ces normes sont anomales, que l’on est pourtant conditionné à agir de manière à répondre à telle ligne de conduite comme des robots car ne pas partager cette norme réduirait les « sujets normaux » à n’ « être rien ». Si l’on interprète correctement l’extrait, ce discours de conformisation lui semble être un mensonge de société.

 

Attends, d’abord il y a un problème de société. Moi, je vois la société comme un vrai mensonge. C’est une ligne de conduite que tout le monde doit avoir comme des robots. Et si tu n’as pas cette ligne de conduite, tu n’es pas normal. Mais, ne pas être normal ce n’est ne pas être soi-même ! C’est ça qui n’est pas normal et qui n’est pas réalité !! (…) On nous fait croire que la valeur première du monde, c’est l’argent. Que sans argent t’es rien.  Tu dois être conditionné pour ça. [F. 27 ans, employée, Bruxelles].

 

Nous avons également remarqué que la contestation du milieu gothique est un discours qui n’est pas transmis explicitement vers l’extérieur. La réponse s’explique, chez tous les répondants et répété ci-dessous par l’un d’eux, par le fait que le mouvement gothique est apolitique, underground et par conséquent ne doit en aucune manière se mêler au champ politique et à tout autre champ du « système » de gouvernance et de régulation tel que l’économie. Le mouvement gothique se veut indépendant puisqu’il est underground. La contestation du milieu gothique est communiquée à la société de manière artistique, par la voie symbolique, comme nous l’avons expliqué dans la première partie du mémoire. L’esthétique gothique est en quelque sorte le « symbole noir » de ce que le milieu conteste, comparable à un miroir reflétant le sombre visage caché de la société telle qu’elle est perçue par les sujets gothiques.

 

La plupart des gothiques sont, je vais dire, humbles, et cultivés. Les gothiques ne vont pas nécessairement se mettre en avant pour dire, pour faire passer un message à d’autres personnes. C’est un mouvement underground et artistique. Le gothique n’a pas la volonté de se montrer en public. On est mieux caché. [H. 32 ans, infographiste. Mons-Borinage].

 

2.2. Le héros gothique

 

Ainsi il y aurait des normes et pratiques dans notre société contemporaine qui déçoivent des sujets gothiques et qui les stimulent à se dégager d’un système de règles jugées décevantes. Le sujet qui se dégage de ces normes sociétales et qui rejoint le milieu gothique serait comme un sujet fort, capable de faire face à des pans de la société ; ceux-ci abrutiraient, selon eux, les individus et donc seraient nuisibles pour l’épanouissement intellectuel et spirituel des hommes. Le sujet capable de comprendre ce phénomène de « nivellement par le bas » et de rejoindre un milieu alternatif comme le milieu gothique reçoit de celui-ci. Hélas pour le milieu, diront certains, des sujets (surtout les jeunes) intégreraient cet espace social sans avoir à l’esprit qu’ils doivent de dégager au moins mentalement de ces normes qui conduiraient à la stupidité. Mais le sujet gothique qui fait preuve de clairvoyance et qui se dégage (ne fut-ce que mentalement des absolus dominants) reçoit la considération des siens. Le port du vêtement gothique – symbole du refus et du dégagement – prouve qu’il a atteint un seuil d’héroïsme. Le sujet qui arbore ce symbole en portant le vêtement gothique reçoit en quelque sorte un statut que nous allons qualifier de « héroïque » compte tenu de la bravoure qu’il faut pour contester (à travers l’esthétique) certains pans jugés dominants de la société et pour faire face aux multiples résistances qui s’exercent sur lui dans sa vie quotidienne.

Ce dégagement mental et symbolique a très souvent été explicité dans le message final que les interviewés ont donné pour clôturer leur récit de vie. À plusieurs reprises le slogan « oser son alternativité » revient comme formule concise résumant tout le discours qui a été développé sur l’affirmation d’un goût déviant. Ce propos, rappelons-le, explique que le milieu gothique est un espace social qui permettrait « d’être soi-même ». Cette permission identitaire signifie épanouissement, dans sa personnalité, de certains traits que les sujets gothiques avouent contraires à la morale sociale, à la « société bien pensante». Mais aussi, nous l’avons tenté de montrer, que cette permission identitaire signifie également vouloir échapper à des normes économiques. Ces dernières contestées par les sujets gothiques sont surtout les méthodes de marketing qui « ré-enchanteraient » le champ social par des pratiques de « nivellement par le bas » et qui détruiraient l’intellect et la spiritualité des êtres humains.

 

3. Standardisation de la subjectivité et permissions prises

 

3.1. Privation

 

Tous les sujets gothiques ont raconté qu’ils n’avaient pas trouvé, avant leur intégration dan le milieu gothique, une satisfaction (partielle ou complète) de certains besoins subjectifs dans leurs environnements. L’image qu’ils s’étaient représentée du milieu gothique pendant leur phase d’intégration leur donnait, pour beaucoup, l’image d’un milieu potentiellement adéquat, capable donc de donner réponse à leur(s) besoin(s). C’est ce qui a été développé au chapitre 2 dans les points de cohérence entre aspiration des sujets et image du milieu. Ces besoins peuvent être rassemblés autour des concepts de la sexualité, de « dé-stigmatisation », du deuil et de l’émerveillement. Ce qui sera développé ici, c’est de connaître les points par lesquels les sujets intégrés estiment toujours encourageant de s’épanouir dans le milieu gothique lequel devait, selon la représentation mentale qu’ils s’étaient construite, fournir des réponses à leurs aspirations, à leurs besoins.

Après souvent des déceptions consécutives dans la recherche à satisfaire des besoins, les sujets trouveraient dans le milieu gothique un espace de réponse (sans forcément assouvir leur(s) besoin(s)). Des individus ne peuvent satisfaire tous leurs besoins dans la société. C’est là une certitude puisque la société est organisée selon un système moral, juridique et policier afin d’assurer que la satisfaction de tous les besoins subjectifs n’entrave pas l’existence et/ou la satisfaction de besoins les plus primaires de tous les individus. Il y a donc une standardisation de la subjectivité par la création d’un système de gestion des besoins de l’ensemble de tous les sujets. Nous avons vu que cette standardisation provoque dans le champ moral et économique des effets que les sujets gothiques dénoncent et rejettent puisque jugés par ceux-ci comme abrutissants et aliénants. Voyons donc ce qui est contesté et pris comme des permissions par les sujets gothiques dans le champ social malgré la standardisation de la subjectivité dans la société auquel ils font partie.

 

3.2. Permissions

 

Le milieu gothique permettrait donc à des sujets d’obtenir ce qu’ils n’ont pas trouvé antérieurement à leur intégration dans le milieu gothique. L’offre que propose celui-ci aurait porté les sujets à intégrer le milieu. Les sujets ont donc, par intégration dans le milieu gothique, trouvé la permission de ce dont ils étaient privés auparavant. Quatre types de permissions ont été explicités par les interviewés.

 

Tolérance sexuelle 

Il a été raconté par tous les interviewés et les personnes rencontrées lors des observations participantes que le milieu gothique est un milieu ouvert et que la sexualité n’était nullement un sujet de conversation tabou. Au contraire, le milieu donne un espace social où les différentes tendances sexuelles s’expriment de manière artistique. Il est également possible d’observer des gestes relativement discrets qui témoignent de la liberté sexuelle dans le milieu. On peut donc voir par exemple des couples tant féminins que masculins s’embrasser sur la bouche, des tenues vestimentaires androgynes et libertaires. Les propos des interviewés indiquant qu’ils ont pu trouver un espace social où étaient tolérées les différentes sexualités ont donc été confirmés par l’observation de la tolérance sexuelle effective sur le terrain d’observation. Cependant de cette tolérance sont écartées les pratiques sexuelles sur le lieu de la soirée, y compris dans les toilettes. Les soirées gothiques observées et explicitées lors d’interviews peuvent être pensées comme des lieux d’opportunités pour les rencontres. De même, comme il a déjà été expliqué et l’est encore dans l’extrait narratif ci-dessous, puisqu’il y a côtoiement du milieu gothique par d’autres milieux comme le milieu fetish ou sado-maso, la participation à une soirée gothique permet de côtoyer des gens de milieux où la tolérance sexuelle est davantage affirmée.

 

Mais les soirées goths restent quand même les soirées dans lesquelles je me sens le plus à l’aise parce que je peux me permettre certains trucs qui sont peut-être plus fetish ou plus je dirais extravagants, donc … ce sont les tenues qui, en fait, ne rentrent pas dans la normalité. Tu as, à mon avis, aussi clairement des permissions au niveau habitudes sexuelles. Je ne dis pas tout le monde, il y a des gens qui sont hétéros, t’as beaucoup d’homos aussi et t’as beaucoup de filles. Moi, je suis clairement bi. (…) Il y a des possibilités de m’épanouir dans ma bisexualité que je ne peux pas trouver dans d’autres milieux, quoi. Enfin, je ne sais pas si je ne le trouvais pas du tout dans d’autres milieux, mais c’est clair que dans le milieu goth et dans le milieu fetish je le trouve. [F. 32 ans, employée en banque, Bruxelles].

 

Cette femme étant bisexuelle raconte qu’elle se sent plus à l’aise dans les soirées gothiques que dans d’autres soirées pour la raison selon laquelle elle peut se permettre d’exprimer son type de sexualité par le port de vêtements de tendance fetish qu’elle estime être en dehors de la normalité vestimentaire. Elle raconte également qu’il y a beaucoup d’homosexuels et insiste sur le nombre de filles que nous pouvons penser lesbiennes en interprétant ses propos. Elle termine en disant qu’elle se permet dans le milieu gothique et fetish d’épanouir sa bisexualité, permission qui ne serait pas acceptable dans d’autres lieux.

Nous comprenons que, malgré une normalité en matière de sexualité, des sujets cherchent à épanouir une identité sexuelle qui sorte du standard, de la normalité et qu’ils trouvent réponse à sa recherche en intégrant le milieu gothique.

 

Valorisation du stigmate

Les sujets qui ont raconté avoir été victimes de stigmatisation les poussant à cause de brimades, à quitter les individus qui formaient le groupe social dans lequel ils étaient inscrits (généralement par obligation ex. classe scolaire), ont estimé, comme l’explique l’extrait suivant, qu’ils n’avaient plus à se forcer à paraître des sujets acceptables et à s’efforcer d’intégrer le groupe social.

 

Quand on te fait bien comprendre que... qu’il y a très peu de chance pour qu’on t’accepte, bah quelque part tu ne te poses plus la question et à la limite, tu as deux solutions : soit tu fais tout pour qu’on t’accepte ce que j’ai bien entendu essayé, ça n’a pas marché, puis bon, j’ai voulu être simplement moi parce quelque part c’est ça qui compte. [H. 35 ans, artiste, Mons-Borinage].

 

L’extrait ci-dessus explique très bien le processus de la stigmatisation et du contre effet opéré par le stigmatisé. Nous retenons ce passage qui est le plus concis de tous ce qui nous a été proposé avec récurrence. Les sujets ont intégré, pendant leur enfance et leur adolescence, mais à des degrés divers,  le sentiment qu’ils n’avaient pas leur place dans leur environnement, qu’ils n’étaient pas admis dans la société, bref qu’ils étaient socialement inacceptables. À la suite de rejets consécutifs peut venir le moment où les sujets vont prendre l’initiative de s’écarter de tout ce qui représente le contraire de leur stigmate et être simplement eux-mêmes comme l’a expliqué l’interviewé. Le sujet n’essaie plus alors de gommer son stigmate mais de se l’approprier, d’en faire un objet identitaire. Quittant le standard de la subjectivité, le sujet trouve dans le milieu gothique un appui qui motive sa volonté de valoriser son stigmate. Le sujet devenant un sujet gothique apprend à devenir, selon le discours intrinsèque du milieu, « ce qu’il est vraiment » et non à vivre sous le règne de la standardisation de la subjectivité. Comme le montre un autre interviewé, le « désassujettisement » de cette standardisation en permettant de devenir un sujet alternatif peut engendrer une métamorphose identitaire.

 

En fait ce qu’il y a c’est que bon… on va jouer aux clichés, ha !, j’étais souvent l’exclu, le bouc émissaire et tout, et un jour j’en ai eu assez et je me suis dit que bon je me rendrai aux cours comme bon me semble… pour que je sois vraiment moi. Du jour au lendemain, bon, ça fait un changement radical, je n’avais aucun signe particulier hier et aujourd’hui, hop, habillé tout en noir. Ça me fait de la peine de le dire mais, bon, c’était pour me faire respecter en utilisant la crainte quelque part. [H. 23 ans, demandeur d’emploi-artiste. Bruxelles].

 

Ce sujet gothique raconte qu’à force d’être exclu il a radicalement changé en s’habillant tout en noir pour mettre un terme à son stigmate par lequel il était devenu un bouc émissaire. Nous observons ici le lien établi entre les vêtements de couleur noire et la crainte de l’environnement social (non gothique) qui lui permet d’être respecté d’autrui.

Nous avons remarqué au cours de cette étude qu’à force de vouloir devenir soi, des sujets peuvent, s’ils atteignent un degré d’investissement élevé, s’évader de leur « première identité », de cette qu’ils ont « naturellement » construite et reçue pendant leur enfance. En effet, des sujets victime de stigmatisation peuvent s’enfermer dans une autre identité délibérément voulue pour fuir leur identité stigmatisée. L’identité gothique est en quelque sorte une identité, pour certains, une identité évoluée par le quelle le stigmate n’a pas été gommé, mais au contraire, amplifié et valorisé. Trois sujets gothiques ont expliqué leur processus de valorisation du stigmate grâce à la construction d’une « identité totale gothique » (donc non pluriel). Ils ont se sont construits (deux diront que c’est inné et latent) une identité gothique pour garantir une existence conforme à leur subjectivité et que le reste du « monde n’avait qu’à faire avec ». La totalisation identitaire fait remarquer Jean-Claude Kaufmann, est un « mécanisme d’enfermement qui est considérablement aggravé dans les situations de stigmatisation sociale et d’atteinte à l’estime de soi. L’univers entier devient alors étranger, incompréhensible et hostile ».[3] La valorisation du stigmate stimule des sujets stigmatisés à s’écarter de certains points de la normalisation de la subjectivité et de rejoindre ensuite un milieu alternatif comme le milieu gothique qui accepte et valorise de manière artistique le « non socialement acceptable ».

 

Espace de deuil : Nous l’avons vu, des interviewés ont raconté avoir eu de manière différente un ou plusieurs événement(s) tragique(s) dans leur vie, ce qui leur a donné une charge émotive difficile à contenir. Ces sujets ont émis leur point de vue, parfois spontanément, sur le fait qu’il y aurait une correspondance entre leur goût pour la culture gothique et leur affliction. Un discours récurrent se fait entendre à propos du fait qu’il serait mal reçu à l’extérieur du milieu gothique (et des milieux voisins) de parler de tout ce qui concerne la mort et de souffrance ; à l’exception des mass medias qui s’en serviraient à des fins commerciales. Les sujets interviewés, ainsi que ceux rencontrés lors de soirées, dénoncent l’absence de la possibilité d’exprimer les affects et sentiments liés au deuil. Des normes très précises m’ont été livrées (lors de discussions pendant une soirée gothique) pour me faire comprendre que la standardisation de la subjectivité ferait écarter de la société le besoin humain d’exprimer des émotions et des sentiments liés au deuil. Par exemple, il serait de pratique courante dans les hôpitaux d’isoler les moribonds en cachant le corps. Cette pratique aurait pour raison de cacher la mort, voire la nier parce que la mort serait le symbole de l’échec de la science et donc de la modernité. Il est d’autant plus intéressant d’apprendre qu’avant le développement des sciences médicales, au Moyen - Âge, avaient lieu dans les cimetières de véritables foires et que, jusque dans les années mille neuf cents quarante, le deuil pouvait durer plusieurs mois. On terminera sur un autre exemple donné. Mon informateur me faisait remarquer que le concept des meubles IKEA était une négation de la mémoire. Les meubles prévus pour une faible longévité, de 3 à 5 ans, font remplacer périodiquement les repères de la vie quotidienne de nos contemporains puisqu’ils ont la propriété d’être bon marché et facilitant la mobilité. Ces meubles sont, en quelque sorte, à « usage unique », puisqu’ils ne sont pas des « repères biographiques » transmissibles d’une génération à l’autre, me dit-il. La négation des repères du temps vécu serait pour mon informateur comme une aseptisation de la vie quotidienne supprimant toute attache productrice de sentiments et d’affects. Si nous tenons compte de ces exemples que l’on peut davantage croiser avec d’autres faits sociaux contemporains, nous pouvons penser que la standardisation de la subjectivité passerait également par une certaine négation de sentiments et d’émotions que ceux-ci naissent par la référence au passé, comme la tristesse. À l’inverse le milieu gothique est manifestement un espace où la culture de la mort est présente et s’exprime essentiellement par la voie artistique. Comme le raconte l’interviewé suivant, beaucoup de sujets trouvent dans le milieu gothique un exutoire à leur affliction et à leur mélancolie, ce qui, selon eux, n’est pas permis ou mal perçu dans la société. La musique a été le véhicule le plus cité permettant la libération de l’affliction. Pour beaucoup le désespoir de l’être humain n’est pas tarissable mais diminuerait du fait que celui-ci est d’être plongé dans une atmosphère semblable à la douleur personnelle. Nous voyons dans ce soulagement le principe de la catharsis. Nous comprenons qu’est ressenti le besoin de décharger la souffrance de l’âme dans un espace propice à cet effet et  que celui-ci n’est pas toujours accessible par des sujets. Certains de ceux-ci seraient venus dans le milieu gothique en vue d’apaiser leur douleur  en s’inscrivant dans une « culture de deuil ». Parfois, les sujets gothiques ont la difficulté d’exprimer leur douleur et de la calmer.

 

Je vais dire dans le milieu gothique beaucoup de gens ont souffert et par la souffrance ils se sont rattachés à ça, parce que … se rapprocher de leur vécu. Je vais dire de ce monde noir, triste, ils en font leur monde à eux. Le véhiculer c’est parfois difficile. Qui veut entendre parler de tristesse hein ? Alors autant se projeter dans un monde réel de tristesse. (…) Je connais beaucoup de gens qui ont vécu de sales trucs et que… oui c’est vrai qu’il y a cette connotation dépressive, suicidaire, il y en a, il y en a énormément et je crois qu’en fait c’est des gens dans ce milieu qui ne se cachent pas et qui peuvent l’exprimer, alors que dans un autre milieu ils seraient perçus différemment. (…) J’ai eu une souffrance intérieure sans m’en rendre compte. Tu ne sais pas mettre des mots à ce moment-là. Il y en a qui se mutile pour calmer l’intérieur, il leur faut un certain mal pour ressentir ce qui se passe en eux afin seulement ensuite de commencer à comprendre. Il leur faut un acte significatif. Et moi avec ma souffrance intérieure, ce que j’ai fait, j’ai plongé dans un monde où je dois absolument être là pour emporter cette douleur (…) et forcément au départ ce monde-là qui est la base du monde noir, sombre qui deviendra en fait l’état d’esprit gothique, et qu’à force d’évoluer tu te sens bien puisque c’est ton petit monde, c’est devenu ton nouveau monde à toi où tu te sens bien. Et dans le monde actuel, tu ne trouves plus ta place. [H. 30 ans, employé à la prévention, Mons-Borinage].

 

Nous comprenons par interprétation que le narrateur a sublimé un état de douleur psychique en un sombre état spirituel dans lequel il se sent bien et dans lequel il évolue. Il nomme ce nouveau monde « l’état d’esprit gothique » dans lequel il prend place à l’inverse du monde qu’il appelle « actuel » où il ne trouve plus sa place. On remarque par ce langage une certaine mélancolie et qu’il s’est dégagé de ce que l’on a appelé la standardisation de la subjectivité. L’interviewé nous apprend également que des sujets complètement noyés d’incompréhension face à leur douleur peuvent parfois avoir recours à un acte significatif comme l’automutilation, ce moyen pouvant servir de véhicule conduisant le sujet dans un état de réflexivité vis-à-vis de son affliction.

 

Espace d’enchantement : On a vu que les sujets non encore initiés s’intéressaient au milieu gothique, entre autres, pour l’image mystérieuse qu’elle se donne à représenter dans l’imaginaire des sujets en quête d’intégration dans le milieu gothique. La correspondance a priori entre leur aspiration et leur appréciation a posteriori est validée par tous les interviewés. Ils estiment avoir trouvé dans le milieu gothique un monde où règne ce qu’ils recherchaient pendant leur période de quête, à savoir, osons le définir, une sorte d’atmosphère collective à partager dans une communauté spécifique répondant à leur imaginaire personnel. Les termes : atmosphère, ambiance, magie, charme, beauté, noblesse, merveille, romantique, mystique, spectacle, grand-messe, religieux ont été utilisés à plusieurs reprises pour tenter d’expliquer ce qu’ils vivent, ressentent seuls et partagent en communauté. Si on leur dit qu’il est possible de trouver un espace d’enchantement dans d’autres milieux ils répondaient que dans le milieu gothique l’enchantement est culturel, intellectuel et artistique mais surtout que l’enchantement qu’offre milieu gothique n’a pas de visée lucrative, à l’inverse, diront certains, des méthodes de marketing qui invitent à acheter du rêve. Ces interviewés ont pointé les parcs d’attractions, les voyages de styles « all inclusives », des produits de consommation high-tech, etc. Si ceux-ci sont rejetés par certains d’autres reconnaissent en faire usage pour la raison qu’il ne faut rien se refuser quand on a l’esprit ouvert ; et par conséquent il faut toucher un peu à tout.

Tous racontent que la culture gothique estune culture d’irrationalité et d’évasion avec la spécificité que celle-ci est dans une certaine mesure tragique et/ou pessimiste. Cette culture a parfois été appelée « sombre culture d’enchantement ». La culture gothique partagée par tous engendre dans le quotidien des sujets gothiques et dans les festivités du milieu un espace tant mental que social. L’enchantement se fait omniprésent puisqu’il se situe dans tous les aspects du milieu gothique passant de la décoration et de l’ambiance des soirées, des vêtements de soirées et portés au quotidien, aux véhicules de la culture gothique : musiques, images, cinéma, internet, livres, objets, etc. Le sujet intégré au mouvement gothique a reçu l’accès à une culture qui le conduit à vivre un enchantement. Il se « cultive » par la participation à cette culture tant par la consommation des véhicules culturels que par sa présence aux événements gothiques, en gardant l’état d’esprit gothique et en animant et nourrissant l’espace d’enchantement. Dans ce milieu où plane un sombre esprit enchanteur, les participants estiment rencontrer de quoi raviver leur imaginaire. Les jeux de rôles qui s’organisent tant à l’extérieur qu’à intérieur créent des intrigues dans la vie sociale du milieu. Les rencontres, les discussions, les histoires que l’on se raconte incitent à rester et à prendre part aux mystères qui se tissent entre les participants. Les sujets gothiques expliquent que participer à la vie sociale du milieu et être baigné au quotidien dans sa culture stimulent la créativité, l’esprit et l’imagination, donne l’impression d’un voyage dans un monde imaginaire, d’un dépaysement par rapport à une certaine platitude de la vie. Ce sont les sujets gothiques possédant un emploi routinier et/ou dépersonnalisant qui témoignent le plus du besoin d’avoir hors de leur vie professionnelle un espace permettant de quitter toutes les idées liées à leur travail quotidien. Ce sont également les artistes qui manifestent un intense engouement pour l’ambiance enchanteresse du milieu gothique. Les étudiants semblent y accorder un peu moins d’intérêt.

 

Nous concluons ce dernier chapitre intitulé « stimulants et épanouissement : les bénéfices » en disant ceci : malgré toutes les résistances que peuvent rencontrer les sujets pendant la création de leur identité gothique, ceux-ci sont motivés par le désir de « devenir soi-même ». Nous faisant l’hypothèse que ce principe est en fait un versant idéologique de la culture gothique qui affecte la subjectivité des individus quand ils s’initient au mouvement gothique pour ce qui permet à l’idéologie gothique d’agir au niveau sociétal, civilisationnel, comme nous avons essayé de l’expliquer à la fin de la première partie de ce présent travail.



[1] Be yourself in Darkness : Sois toi-même dans l’obscurité

[2] Degré de saturation : 11 sur 15 réponses ; 3 n’ayant pas été interrogés sur ce point  (avant grille d’interview reformulée)

[3] KAUFMANN, Jean-Claude, op.cit., p.210

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Bertrand de Witte

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